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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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Saisir le fait militaire et guerrier avec l’opinion publique ?

Sans doute pourrait-on se demander s’il est légitime pour ce carnet de recherche, essentiellement dédié au fait militaire et guerrier en Bretagne des années 1860 à 1962, de rendre compte de la brillante synthèse que consacrent T. Frinault, P. Karila-Cohen et É. Neveu à l’idée d’opinion publique[1]. La réponse est affirmative et tient essentiellement en deux éléments. Le premier consiste à rappeler que l’opinion publique, notion qui se rappelle avec tant d’insistance à nous qu’il est difficile de dire, dans le sillage d’un Pierre Bourdieu le plus souvent mal lu, qu’elle « n’existe pas » (p. 13), est un des concepts les plus difficiles qui soit à employer en sciences sociales. Or c’est précisément sous l’angle de ces dernières que j’entends ici rendre compte du fait militaire et guerrier en Bretagne des années 1860 à 1962. Ce qui signifie que, pour ne citer qu’un exemple, s’interroger sur la présence de l’uniforme dans cet espace en 1972, 10 ans donc après la fin de la guerre d’Algérie pour mieux, par contraste, tenter de dégager les spécificités de la période qui focalise mes préoccupations, c’est confronter les armées, en tant qu’institution et tout ce qu’elles peuvent représenter, à l’idée d’opinion publique. D’où l’impérieuse nécessité de préciser ce que l’on entend par là. Le deuxième point à formuler consiste à remarquer qu’on a jusqu’à présent jamais vu de guerre sans combattants, ce qui suppose une opinion publique a minima favorable au dit conflit. Certes, on pourra discuter du périmètre de cette opinion, voir de la fabrique du consentement qui s’observe à cette occasion (p. 152), mais il n’en demeure pas moins que cette réalité impose de bien définir le terme du sujet. Ce à quoi s’emploie de manière magistrale cet ouvrage.

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