Archives par mot-clé : Subtil

Un chasseur alpin au prisme des Bretons : François Tisserand au Linge

On ne dira jamais assez combien les boites à livres sont des inventions précieuses, qui devraient être déclarées d’utilité publique. C’est ainsi en furetant dans un de ces ravissants refuges pour pages cherchant lecteurs que j’ai pu découvrir un ouvrage qui a immédiatement attiré mon attention, le témoignage de François Tisserand, chasseur alpin ayant notamment participé aux redoutables combats du Col du Linge, en 1915, dans les Vosges, sous l’uniforme des 30e et 70e bataillons[1]. Non seulement le volume est publié par une petite maison d’édition associative, ce qui rend probablement sa disponibilité assez relative, mais il porte sur une arme – les chasseurs alpins – et une portion de front – le col du Linge, dans les Vosges – dont j’ignore tout ou presque[2]. D’où le désir de se plonger dans ce volume et de voir en quoi l’expérience de guerre de ce Bressan diffère des Bretons que j’ai l’habitude d’étudier, et qui ne sont que rarement affectés au sein de ces troupes de montagne.

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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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La guerre d’Algérie, locale et globale

Remarquablement construite et composée à partir d’impressionnants dépouillements d’archives, la synthèse qu’Y. Gourhand et H. Routhiau consacrent à la guerre d’Algérie en Loire-Atlantique est un ouvrage qu’il faut impérativement connaître[1]. Jouant parfaitement des échelles d’analyse, avec l’intention (réussie) de dépouiller local tout en pensant global (p. 16), sans négliger quelques pas de côté afin de dresser d’utiles comparaisons, les auteurs livrent une enquête d’autant plus précieuse qu’elle rappelle combien cette séquence 1954-1962 renvoie à une période charnière. En effet, il serait à première vue tentant de reléguer ce département dans un espace de faible intensité de la guerre d’Algérie du fait, notamment, d’une présence « nord-africaine » de faible ampleur mais également de contestations du conflit qui n’ont pas la vigueur que l’on peut observer, par exemple, en région parisienne. Or Y. Gourhand et H. Routhiau montrent avec cet ouvrage que la « guerre sans nom » est bel et bien un événement, en ce qu’elle définit un avant et un après, et s’accompagne de bouleversements majeurs[2].

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L’officier selon Dick May : un relégué ?

Dans le formidable ouvrage qu’elle consacre aux Jeanne Weil et Weill, cette dernière étant Dick May, la fondatrice de l’École des hautes études sociales, S. Al-Matary cite une courte nouvelle écrite par elle, intitulée Dame d’officier, et diffusée le 18 janvier 1890 par le supplément littéraire du Figaro[1]. Ramassé et occupant à peine deux colonnes, ce texte n’en constitue pas moins une archive fort intéressante pour qui s’intéresse au fait militaire et notamment à la place de l’officier dans la société française de la Belle époque. Car loin des clichés, entre antimilitarisme viscéral et affirmation d’une prétendue élite sociale, c’est bien une situation d’entre-deux qui fort souvent caractérise ces individus. En effet, si ces galons renvoient assurément à une certaine notabilité, en aucun cas ils transportent celui qui les porte dans l’élite. Non seulement cet état ne débute qu’avec le généralat mais une telle affirmation participe d’une partition trop binaire de l’espace social, entre dominants et dominés, officiers et hommes du rang, représentation faisant fi des catégories intermédiaires[2]. Or si celles-ci sont si importantes, c’est que sont elles qui, globalement, constituent le socle électoral sur lequel se consolide la République ; l’armée de ce point de vue ne faisant pas exception à une tendance beaucoup plus vaste bien mise en lumière notamment par I. Dasque à propos du quai d’Orsay et V. Wright pour le Conseil d’État[3]. Il en résulte une économie morale de la reconnaissance faisant par bien des égards figure d’arbre cachant la forêt[4]. Et là est une chose que comprend parfaitement Dick May, ce qui confère à cette nouvelle une charge critique probablement insoupçonnée. Car loin d’être anodine, l’histoire de cette famille – un lieutenant d’infanterie, selon toute vraisemblance saint-cyrien bien cela ne soit pas mentionné, sa femme et leur enfant – partie au Bon marché, un fameux grand magasin parisien, acheter un chapeau, dit l’ambivalence du statut militaire et suggère l’idée d’une sorte de relégation de l’officier, comme si l’ascenseur social républicain n’était en fin de compte pas aussi performant que vanté par le régime.

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Le général Marceau : d’un Verdun à un autre

Né à Chartres, en Eure-et-Loir, le 1er mars 1769, le général Marceau n’est sans doute pas le plus connu des officiers des armées de la République. Si sa mémoire reste savamment entretenue en Beauce, tel n’est pas nécessairement le cas en Bretagne. Certes, une rue est dénommée en son honneur à Rennes, mais ce n’est en qu’en 1923. Et encore ne s’agit-il que d’une artère de taille modeste, située alors en périphérie de ville, et terminant en impasse ; une configuration qui ne peut pas rivaliser une seule seconde avec la très centrale place Hoche ou avec l’imposant boulevard de La Tour d’Auvergne[1]. Aussi l’œil de l’historien ne peut-il être que stimulé quand son nom apparaît le 6 mars 1916, certes en deuxième page mais sur deux colonnes, dans le quotidien rennais L’Ouest-Éclair. Une évocation qui n’a rien d’anodine[2].

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La sensibilité militaire pour saisir l’antimilitarisme

Publié aux Éditions de la Sorbonne sous la direction de É. Fournier et d’A.-D. Houte, cet ouvrage collectif consacré à l’antimilitarisme en France du XIXe siècle à nos jours est un curieux volume[1]. Réunissant quantité de chercheuses et chercheurs de renom et regroupant une cinquantaine de notices synthétiques, ce livre est de ceux qu’il faut connaître tant il est évident qu’il s’imposera dans les années à venir comme une référence bibliographique difficilement contournable même si, et c’est là le grand paradoxe, il me semble échouer à faire le tour de son – il est vrai fort vaste – objet, faute d’une approche conceptuelle adéquate. Mais, rappelons-le avec force, cette réserve d’importance ne doit en aucunement amener à faire l’impasse sur cette lecture.

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Noblesse en Grande Guerre

J’avais beaucoup apprécié le Sang bleu dans les tranchées publié par B. Goujon chez Vendémiaire en 2015 et c’est avec un réel plaisir que je me suis plongé dans ce copieux volume qui en constitue un avantageux prolongement : le propos ne se focalise cette fois-ci plus sur les aristocrates au front mais sur leurs nobles épouses[1]. 7 ans plus tard on reprend donc (presque) les mêmes et on recommence en employant les recettes qui avaient déjà emporté l’adhésion, et notamment un souci renouvelé et particulièrement bien venu de l’administration de la preuve. Il en résulte, certes, un ouvrage touffu (plus de 900 pages), et dont la lecture est rendue particulièrement difficile par l’exaspérante habitude prise par les éditeurs de placer l’appareil critique en fin de volume, mais là est le prix à payer de la scientificité de la démonstration. Et celle-ci a son importance. En effet, le titre – Je Maintiendrai, leitmotiv emprunté à la comtesse Vigier – est un bon indice de la démarche de l’auteur, exercice qui consiste à appréhender l’agentivité d’un groupe social particulier face à l’épreuve que constitue la Première Guerre mondiale. Loin de se laisser écraser par le conflit, ces femmes tentent ce qu’elles peuvent pour préserver, voire maximiser leur position. Or si les moyens à leur disposition sont dans bien des cas sans commune mesure avec ce que l’on peut observer dans d’autres strates de la société, surface sociale, culturelle et économique oblige, cette intention n’a, elle, rien d’unique. Il en résulte, en filigrane, une mise en perspective subtile et nuancée de l’idée d’Union sacrée (p. 75).

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Quelques réflexions sur l’indexation collaborative à partir de la prosopographie d’un régiment dans la Grande Guerre

J’ai eu l’honneur et le privilège d’être invité par la Caverne du Dragon et F. Viltart à participer à une journée d’études intitulée 14-18 sur le web : Archives en ligne & généalogie. À cette occasion, j’ai pu revenir sur l’expérience accumulée au cours de ma thèse sur deux types d’archives, la fiche de mort pour la France d’une part, la fiche matricule de recrutement d’autre part. Ceci m’a permis de revenir sur le manque fondamental d’intérêt que porte l’histoire académique à ces sources, la discipline tendant à privilégier l’histoire de la guerre au détriment de celle des armées. Dès lors, il n’est pas étonnant que l’indexation collaborative – celle engagée par le défi 1 jour 1 poilu pour les fiches de morts pour la France mais aussi les programmes en cours se rapportant aux fiches matricules de recrutement – échappe complètement à la recherche universitaire, quand bien même celle-ci se piquerait d’humanités dites numériques. Pourtant, il y a là une pratique nouvelle qui, à mon humble avis, doit intéresser les sciences sociales bien au-delà des éventuelles retombées historiographiques qu’il y a en attendre.

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