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À propos de la « trahison » du comte Bernstorff

La fuite du télégramme Zimmermann, du nom du ministre allemand des Affaires étrangères proposant au Mexique l’aide de son pays dans le cadre d’une attaque des États-Unis, est de ces événements dont le retentissement est non seulement planétaire mais quasi instantané. À Nantes, Le Phare de la Loire affirme le 3 mars 1917, en première page et sur deux colonnes, que « le complot germano-mexicain exaspère les États-Unis »[1]. À Brest, La Dépêche avance le même jour, également en première page et sur deux colonnes, que « le peuple américain [est] contre l’Allemagne »[2]. Et, dans les deux cas, ces quotidiens citent leur source, à savoir l’agence « La Presse associée », autrement dit Associated Press. Or là n’est nullement un hasard et il est d’ailleurs intéressant de voir combien nombreux sont en France les journaux à reprendre les éléments diffusés par cette instance : Le Temps, L’œuvre, Le Petit parisien, Le Gaulois, La Lanterne, Le Figaro, Le Matin, La France militaire mais aussi L’Écho d’Alger, Le Petit provençal, le Journal du Cher, ou La Dépêche du Berry. La presse bretonne est donc à l’unisson et permet même de mesurer l’ampleur de l’onde de choc provoquée quelques jours plus tôt par Woodrow Wilson. C’est en effet le 28 février que le président américain transmet le Télégramme Zimmermann à Associated Press, document qui fait dès le lendemain, 1er mars 1917, la une des journaux américains[3].  Alors que l’entrée en guerre de l’Oncle Sam n’est pas encore actée, la Maison blanche se lance dans une vaste offensive médiatique, preuve s’il en fallait que l’idée d’une bellicosité hybride est à peu près aussi vieille que la guerre elle-même[4]. Que L’Ouest-Éclair dénonce le 2 mars 1917 en première page, sur la base d’informations d’Associated Press, la « main de l’Allemagne » n’a donc rien de surprenant. En revanche, ce qui l’est un peu plus, c’est la façon dont le quotidien de la rue du Pré-Botté insiste sur la responsabilité de l’ambassadeur d’Allemagne à Washington, allant même jusqu’à évoquer en titre « la traîtrise du comte Bernstorff »[5]. Une sévérité qui tranche avec l’indulgence avec laquelle une bonne partie de l’historiographie traite aujourd’hui ce diplomate.

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Le fascisme italien en Bretagne

Le stimulant ouvrage collectif que P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna ont dirigé et consacré au fascisme italien en France de 1919 à 1945 est de ceux qu’il faut doublement connaître, pour des raisons scientifiques d’une part, d’autre part parce qu’il permet de rappeler ce que devraient être les termes du débat public[1]. Comment en effet ne pas remarquer que ce qualificatif est aujourd’hui dans toutes les conversations ou presque, les intentions de vote prêtées aux Rassemblement national suscitant des réactions revendiquant volontiers d’être « antifascistes ». Or, que l’on aime ou non les propositions de ce parti, force est de constater qu’il ne correspond pas à la définition d’une organisation fasciste. Au départ sont en effet les faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento, p. 17), « cellule de base » (p. 21) du Parti national fasciste bientôt doublée, dans tous les sens du terme, par l’appareil d’État (p. 21). L’origine du mouvement remonte au 23 mars 1919, jour de la fondation à Milan par Benito Mussolini des « Faisceaux italiens de combat formés de militants hostiles au socialisme, au libéralisme et au parlementarisme, déçus par le manque de concessions territoriales à l’Italie après la victoire mutilée de la Première Guerre mondiale » (p. 29). Or, en tant que structure partisane, le Rassemblement national est éloigné de cette organisation en ce qu’il repose sur une structure assez fragile et un capital militant restreint, tout du moins au regard des intentions de vote dont il est crédité à longueur de sondages. Il n’est bien entendu pas dans notre intention d’interroger la pertinence de l’importation d’un vocabulaire adapté au champ politique des années 1920-1930, époque du triomphe des partis de masse, pour décrire une ère sensiblement différente, celle de la démocratie d’opinion. La réponse est en réalité dans la question. Mais l’histoire a beau être une science sociale, démarche prétendument molle aux yeux de ses contempteurs, elle ne saurait être livrée à l’impressionnisme lexical et au manque de rigueur. Les mots ont non seulement un sens mais les définitions importent. Aussi les quelques lignes qui vont suivre se limiteront-elles à évaluer l’apport de l’ouvrage de P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna à la connaissance de l’influence du fascisme italien en Bretagne durant l’entre-deux-guerres.

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À qui sert l’épidémie de variole de 1870 ?

L’histoire de la mémoire du camp de Conlie est au moins aussi riche que celle du camp lui-même et mériterait à coup sûr une enquête à part entière. Pour s’en convaincre, on peut par exemple se reporter aux propos de l’association Koun Breizh qui, en 2023, entend « rendre hommage aux Bretons sacrifiés du camp de Conlie, mobilisés sur ordre de Gambetta lors de la guerre de 1870 »[1]. Dans un « projet de discours », un responsable de ce groupement dénonce un « lamentable abandon » et ne craint pas d’insister sur le sort de ces mobiles « sacrifiés sur l’autel viscéral du jacobinisme français ». Ce faisant, il ne recule devant aucun amalgame[2] :

« C’étaient (sic) par centaines, certains jours, que l’infirmerie les accueillait. Selon les données officielles, 173 sont morts dans le camp de Conlie. Ces données sont malheureusement incontrôlables, surtout quand on sait la chape de plomb mise par le gouvernement Gambetta sur l’affaire de Conlie. Ne pas oublier, non plus, tous ceux qui ont laissé leur peau des suites de ce camp de la mort. » [3]

Peu connue du grand public, Koun Breizh est pourtant une structure particulièrement vindicative et dont l’activisme vise à « développer une culture de projet au service de l’émancipation de notre peuple breton ». Dans ce cadre, Saint-Aubin du Cormier, Dixmude et pour ce qui nous intéresse ici Conlie, sont autant des lieux de mémoire que des supports pour tenter d’imposer un roman national. Or il est intéressant de remarquer que ce discours n’est pas sans contradictions. En effet, l’association fait reparaître à la fin des années 1990 L’Histoire du camp de Conlie que publie en 1913 Paul Talliez, volume très largement composé à partir du rapport d’Arthur de La Borderie présenté le 22 décembre 1872 à la Chambre dans le cadre de la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale[4]. Contre toute attente, ce texte livre une version beaucoup moins incisive de la situation sanitaire du camp, notamment en ce qui concerne la variole alors que cette maladie constitue bien souvent un des lieux-communs associés à Conlie. Dès lors, sans doute y a-t-il là matière à quelques réflexions.

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Prothèse ayant équipé Eugène Chotard. Cliché Alain Amet. Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

Les prothèses d’Eugène Chotard : de la mise en œuvre du droit à réparation

Parmi les très riches collections du Musée de Bretagne se trouvent deux prothèses d’avant-bras droit ayant appartenu à un mutilé de la Grande Guerre originaire de Pipriac, Eugène Chotard. La première, très sombre et passablement rouillée, est constituée d’une armature en métal venant s’embouter sur le moignon à l’aide d’un manchon en cuir[1]. La seconde, plus récente mais aussi plus élaborée, est plus claire et peut-être plus souple, plus confortable à l’usage[2]. C’est en tout cas ce que suggère le coton qui vient sans doute adoucir le contact entre le cuir et le fer d’une part, le moignon d’autre part. Le musée conserve également une fourchette, destinée à se fixer sur la prothèse – on distingue clairement un petit trou dans le manche devant, à l’évidence, servir de point de fixation – mais d’après le témoignage de la fille d’Eugène Chotard, celui s’en est très peu servi, ayant préféré apprendre à utiliser son autre main, en l’occurrence la gauche[3]. On notera néanmoins que ce couvert orthopédique est produit par la célèbre maison d’orfèvrerie Christofle. Cet ustensile en argent, renvoyant à un univers de luxe, contraste singulièrement avec les crochets métalliques destinés à être vissés sur la prothèse, outillage rudimentaire renvoyant à une image assez ancestrale du mutilé et laissant par ricochet deviner une importante perte des capacités de préhension[4]. Là est un détail à ne pas négliger pour un individu qui, lors de son passage devant le Conseil de révision, affirme exercer la profession de charron : un métier qui consiste en la conception, la fabrication et l’entretien de voitures en bois (carioles, charrettes…), ce qui par définition suppose d’avoir de(ux) bonnes mains[5]. C’est d’ailleurs à ce moment de la réflexion qu’on réalise que la main amovible que conserve aussi le Musée de Bretagne n’a à l’évidence qu’une fonction décorative, puisqu’alliage de cuir, de bois et de plastique, elle n’est pas articulée[6]. Elle comble le vide mais ne remplace pas les fonctionnalités du membre perdu. Faute de témoignage plus détaillé du mutilé quant à son amputation et sa prothèse, il n’est toutefois guère possible d’aller plus loin dans une histoire de ces objets et de leur usage. Mais, en revenant aux sources mêmes du parcours militaire d’Eugène Chotard, il est en revanche possible de deviner une chronologie de la prise en charge des « intérêts matériels et moraux » de cet ancien combattant, pour reprendre la formule consacrée, qui n’est pas sans interroger.

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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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L’hyperbataille : passer par 1916 pour mieux comprendre 2026 ?

Est prêtée au grand historien allemand du XIXe siècle, très largement oublié du reste, Léopold van Ranke, cette ambition en apparence assez modeste : « On a attribué à l’histoire la mission de juger le passé, d’enseigner le monde contemporain pour servir aux années futures : notre tentative ne s’inscrit pas dans des missions aussi hautes ; elle cherche seulement à montrer comment les choses ont vraiment été ». Comment ne pas songer à cette « histoire dans le monde en ruines » exposée à Strasbourg, lors de la rentrée universitaire 1919, par Lucien Febvre ?[1] Pourtant, le propos est à maints égards ambivalent. D’un strict point de vue historiographique, il invite à n’en pas douter à nuancer la césure entre un XIXe siècle qui serait unanimement méthodique et un XXe entièrement influencé par les Annales et le temps long. Mais s’il est entendu que l’histoire ne doit pas être serve, il n’en demeure pas moins que l’utilité sociale de la discipline et, plus encore aujourd’hui à l’heure où les sciences humaines sont attaquées comme jamais, de celles et ceux qui la pratiquent, n’est pas une question complètement incongrue. Or il est difficile, justement, de ne pas y songer au regard du programme du fascinant colloque qui se tiendra au Mémorial de Verdun, les 2 et 3 avril 2026. En effet, « l’hyperbataille » qui caractériserait l’année 1916 ne constitue-t-elle pas, par ricochet, une grille de lecture puissamment stimulante pour tenter de saisir… 2026 ?

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Portrait d'Henry Coutant en "une" de Paris-Soir, édition du 1er janvier 1924 (détail). Gallica / Bibliothèque nationale de France.

Henry Coutant, journaliste breton ?

Puisque fondé à Rennes à l’occasion du procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus devant le Conseil de guerre de la 10e région militaire, il est convenu de qualifier le quotidien L’Ouest-Éclair de breton. Il est vrai que cette entreprise ne lésine pas sur la fibre régionaliste, tant en soutenant nombre d’artistes locaux qu’en se muant en ardant promoteur du secteur touristique. Pour autant, là comme en toute chose, la mesure doit demeurer et la bretonnité de ce titre doit être nuancée. Passons rapidement sur le fait que le journal de la veille de la Seconde Guerre mondiale n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1899, notamment du fait de ses éditions locales, à Nantes à partir de 1915, mais aussi à Caen à partir de 1912 – en Normandie donc. Rappelons d’ailleurs que ce titre se présente alors comme étant « de la Bretagne et de l’Ouest ». En 1909, il revendique 500 000 lecteurs quotidiens sur 11 départements (de la Manche au Maine-et-Loire, du Finistère à l’Orne et la Sarthe) répartis dans 2 300 communes et affirme aux annonceurs : « La Publicité de L’Ouest-Éclair est la plus importante de la Région et la moins chère de tous les journaux français en proportion de la valeur de chacun d’eux »[1]. Si la rue du Pré-Botté demeure le centre névralgique de la galaxie L’Ouest-Éclair, celle-ci s’étend bien au-delà des frontières de la péninsule armoricaine. Aussi est-ce d’ailleurs pourquoi elle n’emploie pas que – loin de là du reste – des Bretons, même si on se gardera bien de donner une définition trop stricte de ce terme par bien des égards trop difficile d’emploi pour être complètement opérant en sciences sociales. Toujours est-il qu’Henry Coutant ne se définit assurément pas comme tel puisqu’il se révèle être un ardent promoteur de l’identité angevine… tout en étant une des grandes plumes de L’Ouest-Éclair. C’est d’ailleurs lui qui, officiant en tant que « Directeur de l’Agence Parisienne » de ce journal, est l’envoyé spécial du quotidien rennais sur le front anglais au cours de l’été 1916, ce qui le conduit à rendre compte, à la première personne du singulier, d’une partie de la bataille de la Somme[2]. Bien que revendiquant un ancrage local, L’Ouest-Éclair, avec Henry Coutant, confie la couverture de cet événement à un Angevin « monté à la capitale » et diffuse ses reportages dans ses éditions rennaise, nantaise et caennaise. On mesure donc combien la bretonnité de ce journal doit être nuancée et, en définitive, approchée avec circonspection.

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Pprtrait de Gabriel Dufaure de Citres sous l'uniforme du 47e RI, sans date. Archives privées Isabelle de Montbron.

Pour une histoire politique de Gabriel Dufaure de Citres

Les fonctions de major de garnison constituent un véritable angle-mort de l’historiographie, celle-ci étant plus volontiers focalisé sur les troupes partant au combat. J’en suis, il faut bien l’admettre, un bon exemple puisque dans mon travail sur l’entrée en Première Guerre mondiale du 47e régiment d’infanterie (RI) de Saint-Malo je n’ai véritablement intégré à ma réflexion le commandant Gabriel Dufaure de Citres qu’à partir de l’automne 1914, c’est-à-dire quand il gagne le front. Exerçant précisément les fonctions de major de la garnison de Saint-Malo en août 1914, ce chef de bataillon n’était tout simplement dans ma ligne de mire même si je me rappelle très bien m’être interrogé à propos des raisons qui avaient pu motiver cette affectation. Pourquoi cet officier est-il astreint au service de la place quand ses collègues ont le privilège de partir pour la Revanche, même si on sait celle-ci pas aussi fermement attendue que ce que l’on a bien longtemps pu croire ? Il n’en demeure pas moins que dans les représentations mentales de l’époque, plus encore dans l’ethos des officiers de carrière, combattre est perçu comme un honneur quand esquiver le feu est au contraire tenu pour constituer une disgrâce. Comment donc interpréter une telle affectation ? Faut-il y voir la conséquence d’une qualité professionnelle toute relative, étant entendu que l’on envoie au front que les meilleurs officiers puisque la guerre sera nécessairement courte ? Ou au contraire des motifs qui seraient d’ordre idéologique, ces fonctions de major de la garnison renvoyant à une sorte de « placard » ? La transmission récente, par des descendants de Gabriel Dufaure de Citres, de quelques archives privées m’a amené à interroger à nouveaux frais le parcours de cet officier.

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Resituer les fusillés pour l’exemple dans une histoire quantitative

Il n’est pas utile de dire ici tout l’intérêt de l’ouvrage que l’historien F. Lostec consacre aux condamnées à mort pour faits de collaboration, volume paru il y a désormais quelques mois chez CNRS Éditions[1]. Non seulement ce livre s’impose déjà comme une référence incontournable en ce domaine mais, n’y connaissant pas grand-chose, je ne suis pas certain d’avoir les moyens de produire une recension digne de ce nom. Un point, toutefois m’a frappé : il s’agit d’un graphique publié page 76 et réalisé à partir de données produites pour le Compte général de l’administration de la justice criminelle, une source par ailleurs fascinante. Figurant une courbe donnant une tendance de 1826 à 1980, on y voit le nombre des condamnés hommes et femmes ainsi que le volume des exécutions. Or, il me semble que ce graphique constitue une source utile de réflexion pour qui s’intéresse aux « fusillés pour l’exemple » de la Grande Guerre.

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Derrière l’avis, la mobilisation

L’ouvrage que publient A. Falgas, F. Garnier et G. Kalflèche est de ceux dont l’aridité apparente ne doit pas induire en erreur[1]. En effet, cette présentation commentée des 122 avis rendus entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918 par le Conseil d’État constitue une somme aussi impressionnante, et intimidante, que précieuse. Si l’histoire de cette juridiction administrative pendant la Grande Guerre est globalement connue, notamment grâce aux actes d’un important colloque organisé à Paris à l’automne 2015, son œuvre, elle, l’est beaucoup moins[2]. Aussi, ne trouve-t-on dans ces pages pas le détail des parcours de ces éminents juristes, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, l’ancien préfet du Finistère et secrétaire général de l’Élysée Henri Collignon (p. 231), mais un exposé rigoureux des analyses rendues pendant le conflit, sur sollicitation du Gouvernement, par cette instance sise au Palais Royal. Et en définitive, ce qui transparaît derrière la sècheresse de la technicité juridique qui infuse dans ce volume de plus de 400 pages, c’est la façon dont le droit vient irriguer le politique pour une plus grande efficacité dans la conduite de la guerre.

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La mobilisation d’un établissement d’enseignement supérieur en Grande Guerre

Crée en 1900, l’École des hautes études sociales est une institution d’enseignement supérieur privé absolument passionnante mais qui, de manière assez révélatrice, attend encore que l’on se penche sur elle[1]. Faute d’archives, on ne peut aujourd’hui mesurer avec précision les conséquences de la Première Guerre mondiale sur la vie quotidienne de l’École. On ignore le nombre d’enseignants mobilisés[2] – sans doute assez faible du fait de leur âge généralement assez avancé – tout comme la proportion d’étudiants servant aux tranchées. On sait simplement qu’en 1914 des facilités sont accordées aux individus sous les drapeaux : « Les officiers, sous-officiers et soldats des armées alliées en congé de convalescence à Paris, les étudiants immatriculés aux universités belges et les étudiants français des régions envahies seront admis à toutes les sections de l’École avec remise complète des droits d’inscription »[3]. Sans doute ces dispositions sont-elles élargies au cours du conflit à d’autres soldats, notamment ceux portant les uniformes britanniques et américains[4]. Mais on ne peut en dire plus en l’état actuel des connaissances. Pour autant, la presse permet de certifier que non seulement l’institution ne cesse pas ses activités pendant le conflit mais qu’elle est pleinement engagée au sein de l’effort intellectuel et pédagogique de guerre. En cela, elle suit à n’en pas douter l’exemple de sa fondatrice, Dick May, dont l’activisme est réel, quitte, parfois, à déclencher les foudres de la « désunion sacrée ».

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Permanences et ruptures de la géographie d’Eugène Perrussel en Grande Guerre

Eugène Perrussel vient au monde le 25 juillet 1894 à Feins, commune du nord de Rennes, en Ille-et-Vilaine, située entre Combourg et Fougères[1]. Son acte de naissance nous indique qu’il est le fils d’un couple d’agriculteurs âgés respectivement de 28 et 25 ans. Les deux témoins mentionnés sur l’acte sont un menuisier âgé de 45 ans ainsi que l’instituteur de la commune : Pierre Hillion[2]. À la vue de cette seule source, il est difficile d’en savoir plus. Quant aux recensements et autres archives généalogiques, elles ne renseignent qu’à la marge. Tout juste pouvons-nous supposer que la vie de cette famille nombreuse – Eugène a 9 frères et sœurs tandis que sa mère Marie accouche de 4 enfants supplémentaires mort-nés (une de ses sœurs, Anna, décède décède alors qu’âgée de dix mois) – est relativement modeste et qu’elle s’inscrit pour une certaine part dans une aire restreinte, centrée sur Feins, petit bourg d’environ 1 100 habitants et où chacun se connaît peu ou prou. La preuve en est que les époux Perrussel sont répertoriés sur l’acte de naissance d’Eugène comme vivant à « La Lande », comme s’il n’était pas besoin d’en dire plus. Un siècle plus tard, tel n’est plus le cas et le cadastre distingue La Lande Perrine de La Lande Amaury, dénominations qui font à l’évidence référence à des propriétaires différents. Pour autant, il convient d’être prudent en la matière : la Bretagne de 1914, encore plus que celle de 1870-1871, est un espace connecté au monde : par le train et l’automobile balbutiante, par le télégraphe et même le téléphone, par la presse bien entendu… Rien ne permet donc de certifier que l’horizon d’attente du jeune Eugène Perrussel se limite à Feins. Pour autant, au regard du parcours qui est le sien pendant la Première Guerre mondiale, et qui nous est essentiellement connu par sa fiche matricule de recrutement, tout porte à croire que la séquence 1914-1918 se traduit toutefois pour lui par un vaste éclatement des frontières, par une extension assez phénoménale de sa géographie biographique.

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Le consentement par l’affiche est-il une contrainte ?

Que la perspective de lire un gros volume de près de 400 pages consacré à l’affichage administratif au XIXe siècle ne soulève pas un enthousiasme débordant est une chose qui s’entend aisément[1]. Pour autant, on aurait grand tort de passer à côté de l’enquête fouillée de F. Graber tant il s’agit d’un travail important, basé sur des dépouillements impressionnants et stimulant comme rarement le lecteur. Car, derrière ce sujet pouvant paraître résolument aride, pour ne pas dire austère, et abordé de surcroît avec une grande rigueur par un historien qui ne cède jamais sur l’administration de la preuve, se cache des enjeux fondamentaux : le périmètre de l’État, une dimension que cette trop rapide recension n’abordera pas, mais aussi la relation d’autorité qui s’applique théoriquement aux citoyens[2]. En effet, avec ces affiches, et selon les termes mêmes de l’auteur, il s’agit de « former le consentement » : une expression qui ne manque pas d’éveiller la curiosité tant elle est connotée historiographiquement par les vifs débats des années 2000 autour de l’endurance des sociétés belligérantes au cours de la séquence 1914-1918.

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L’autre Dunkerque

Publiée chez Passés Composés, cette histoire de la poche de Dunkerque pendant la Seconde Guerre mondiale proposée par M. Geagea est un livre stimulant et offrant bien des perspectives de prolongement[1]. Bien entendu, pour qui s’intéresse à l’histoire du fait militaire et guerrier en Bretagne, les comparaisons avec Lorient et Saint-Nazaire s’imposent naturellement. Mais d’autres pistes viennent rapidement à l’esprit, notamment en ce qui concerne les approches environnementales, grilles de lecture qui viennent considérablement dilater la chronologie des conflits. C’est dire s’il s’agit là d’un livre riche, dont la lecture est d’autant plus nécessaire qu’elle renvoie à des événements par bien des égards oubliés : en effet, dans la mémoire collective, Dunkerque renvoie plus au repli britannique de 1940 qu’à la résistance allemande de 1944-1945 (p. 13).

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Robert de Bailly et les pratiques historiennes discrètes

Il y aurait beaucoup à dire sur le fascinant concept de « pratiques discrètes » des historiens forgé par C. Muller et F. Clavert à propos du numérique[1]. On ne dira pas assez combien cette notion renvoyant aux usages quotidiens mais non verbalisés est essentielle en ce qu’elle permet de lever un voile éminemment important sur les conditions de la fabrique de l’histoire. Pour autant, je reste assez sceptique quant à la dissociation entre histoire « numérique » et « physique », la distinction ne me paraissant pas si évidente que cela. C’est d’ailleurs l’objet de ce billet que de tenter d’approfondir ce point en revenant sur une expérience récemment vécue par l’intermédiaire d’un officier que je ne parvenais pas à identifier, un certain lieutenant R. de Bailly commandant la 6/403e RI. En effet, par deux canaux différents, l’un « physique », l’autre « numérique », j’ai obtenu des informations me permettant de reconstituer le parcours de cet individu et me rappelant, en conséquence, combien l’histoire est une pratique où le collectif – numérique ou non – est chose essentielle[2].

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Vue panoramique de l'hôtel de la préfecture du Morbihan à Vannes (carte postale, début du XXe siècle). Musée de Bretagne : 970.0049.13949.

A propos de l’arrivée en Morbihan d’Alfred Roth (1909)

Aujourd’hui, le nom d’Alfred Roth n’évoque plus grand-chose. Seuls quelques érudits se rappellent que ce préfet du Morbihan trouve la mort pendant la bataille de la Somme, en tant que sous-lieutenant du 69e RI. C’est donc d’une figure du sacrifice pour la patrie dont il s’agit. Là est d’ailleurs le sens du buste qui est réalisé en son honneur à la fin de la Grande Guerre et qui, un siècle après les faits, trône toujours dans une des salles de la préfecture, à Vannes. Mais, la mémoire étant autant outil politique du temps présent qu’organisation de l’oubli, cette mise en lumière de cette glorieuse mort au champ d’honneur a aussi pour corollaire de plonger dans l’ombre l’action de ce représentant de l’État et, pour ce qui nous intéressera ici, la haine difficilement imaginable suscitée par l’arrivée de ce haut-fonctionnaire en Morbihan. En témoigne la presse, essentiellement morbihannaise, de la seconde partie de l’année 1909.

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À propos d’institutions totales : du Mont Saint-Michel à la caserne

L’une des idées les plus communément répandues, et les plus erronées, concernant la caserne, et les mondes militaires de manière générale, est celle d’une institution totale, érigeant le séjour sous les drapeaux en sorte d’expérience carcérale. Puisée dans les travaux du sociologue américano-canadien Erving Goffman, cette affirmation postule une institution militaire coupée du monde extérieur, où les individus, comme des malades mentaux ou des détenus, sont placés en grand nombre dans des espaces confinés où ils sont astreints à des conditions de vie non seulement (très) contraignantes mais rigoureusement semblables. Si le « dressage » des hommes pour en faire de « bons soldats » est effectivement une dimension centrale de l’expérience de la caserne, le fait est que la hiérarchie est au sein des armées plus complexe, et moins verticale qu’on ne le dit trop souvent[1]. La réalité du feu moderne et la massification des forces engagées contribue ainsi grandement à diluer la chaîne de commandement d’une part, à isoler le combattant sur le champ de bataille d’autre part. C’est ce qui explique que, contrairement aux idées reçues, l’institution militaire encourage la prise d’initiative et l’autonomie des acteurs, même si ces notions se comprennent par ailleurs dans le cadre d’un strict respect de l’autorité[2]. Mais pour se convaincre que l’idée d’institution totale appliquée à la caserne, et plus encore aux conscrits et troupiers qui en seraient les victimes, ne fonctionne pas, le mieux est encore de se transporter à l’intérieure d’une de ces structures. C’est précisément ce que propose l’historien J. Halais, par ailleurs fin connaisseur du fait militaire et guerrier, avec une excellente monographie de la prison du Mont Saint-Michel parue à la fin de l’année 2022[3]. Reposant sur d’impressionnants dépouillements archivistiques, cette enquête est avant tout l’histoire d’un lieu de privation de liberté. Ce faisant, et ce malgré la rudesse, particulièrement bien détaillée, des conditions de détention – sans compter les motifs d’incarcération – c’est tout ce qui sépare la caserne d’une institution totale qui, comme par ricochet, est dépeint dans ces pages.

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Chevaux de la guerre de 1870 : quelques éléments de réflexion

Pour qui s’intéresse aux War Studies, la guerre franco-allemande de 1870-1871 constitue un terrain encore relativement vierge. Nombreuses sont en effet les approches qui restent à mener, ce afin de non seulement renouveler la compréhension de ce conflit mais de replacer cette séquence chronologique dans un continuum beaucoup plus vaste, sortant de la stricte chronologie diplomatique et militaire pour accéder à un temps beaucoup plus long. Il y a peu, N. Bourguinat et G. Vot ont par exemple montré tout l’intérêt d’une approche globale de la guerre de 1870. Mais bien des angles morts subsistent alors que les archives sont disponibles en nombre, à commencer par les témoignages écrits par les contemporains eux-mêmes. C’est ainsi par exemple que la question du cheval pendant « l’année terrible » n’a pas encore, à ma connaissance, trouvé son historien[1]. Quand la vénérable Revue historique des armées publie en 2007 un dossier sur « le cheval dans l’histoire militaire », celui-ci fait l’impasse sur 1870. Quant aux travaux de D. Baldin sur la contiguïté anthropologique entre le combattant et le cheval pendant la Grande Guerre, ils n’ont pas d’équivalent pour la guerre franco-allemande de 1870-1871[2]. Pourtant, tout porte à croire qu’il y a matière à faire à ce propos.

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Bristol adressé le 22 novembre 1917 par Joseph de Gouyon de Coipel au préfet du Morbihan (détail). Arch. dép. Morbihan : 3 M 293.

De l’art de (ne pas) raconter sa guerre : Joseph de Gouyon de Coipel

On ne dira jamais assez combien la sérendipité est chose absolument nécessaire quand on fait de la recherche[1]. Certes, il faut savoir terminer des dépouillements et achever une rédaction, tout particulièrement dans cet exercice rempli de figures imposées qu’est la thèse. Mais il faut aussi savoir lâcher prise, se laisser porter par les sources et les trouvailles glanées au hasard de cartons dont le contenu s’est différant de qui avait été subodoré au moment de la commande en salle de lecture. C’est précisément ce qui m’est arrivé alors que je travaillais sur les séances des Conseils d’arrondissement du département du Morbihan au lendemain de la Première Guerre mondiale. Dans une liasse, cotée 3 M 293, je suis tombé sur un carton de correspondance produit par le comte Joseph de Gouyon de Coipel, député du Morbihan, et adressé au préfet de ce même département. En quelques lignes, datant de la fin de l’année 1917, l’élu s’explique sur sa situation militaire et peine, à dire vrai, à masquer l’embarras qui semble être le sien. Face à une telle archive, difficile de ne pas commencer à cogiter…

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À propos d’une guerre civile bretonne

Rares sont les ouvrages aussi stimulants que ce volume collectif dirigé, aux Presses universitaires de Rennes, par A. Rolland-Boulestreau et B. Michon et consacré aux mémoires des guerres civiles[1]. Si le propos part de la guerre de Vendée, il ne s’y limite aucunement et offre une histoire non seulement transnationale mais comparée. Ce faisant, les différents contributeurs, provenant d’horizons disciplinaires variés, invitent à de multiples et féconds prolongements dont il n’est pas possible de complètement rendre compte dans cette rapide recension. La fertile question des sorties de conflits, notamment traitée dans ce livre par S. Ledoux (p. 201-215), ne sera ainsi pas appréhendée. Aussi ne s’agira-t-il ici que de ce qui relève d’une part du périmètre de la notion de guerre civile, d’autre part de la construction des mémoires ; autant d’éléments qui seront abordés en rapport avec la péninsule armoricaine.

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Un manuel pour saisir l’armée française de Terre de 1939-1940

À force de rappeler que l’armée française de 1939-1940 est engluée dans l’ombre portée de 1914-1918, ce qui est vrai, on en finit par la méconnaître profondément en suggérant l’idée, fausse cette fois-ci, qu’elle en est un strict décalque. Rien n’est en effet plus inexact. Non seulement les équipements évoluent mais l’organisation n’est plus la même, comme le rappelle un parcours tel que celui de Tanguy Le Gentil de Rosmorduc : sous-lieutenant au 160e RI, une unité d’active, au début de la Première Guerre mondiale, il sert au sein d’une division dite de série A en 1939, un cadre qui n’existait pas 20 ans auparavant. D’où l’intérêt du judicieux manuel que fait paraître chez Economica É. Denis, volume consacré à « l’armée de Terre française du 10 mai 1940 »[1]. Fort pédagogique et très détaillé, ce livre constitue un outil de travail qui se révèlera, à n’en pas douter, indispensable pour toutes celles et ceux qui s’intéressent à cette période.

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L’Empire (libéral) contre-attaque-t-il en Bretagne ?

Publié aux éditions SPM, cet « essai d’histoire globale » consacré à l’Empire libéral et dirigé par E. Anceau et D. Barjot constitue un bel exercice de réexamen d’une période assez délaissée par l’historiographie, plus encore nous le verrons en ce qui concerne la Bretagne[1]. Là n’est d’ailleurs pas chose totalement surprenante pour qui connaît la riche et dense œuvre de ces deux éminents historiens. En définitive, c’est d’un volume exploratoire dont il s’agit ici, ouvrage proposant un état des connaissances et empruntant quelques pistes, dans les domaines politiques, économiques et internationaux, mais ne prétendant, comme il se doit du reste, nullement faire le tour d’un objet historique qui reste un chantier encore très largement en friches (p. 7 et 19).

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