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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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Alphonse [de Châteaubriant] à Rennes

Quand on pense à Chateaubriand et la Bretagne, on l’écrit le plus souvent avec un d en faisant référence à François-René, dont le souvenir est difficilement dissociable de Saint-Malo. Mais c’est d’un autre individu que je souhaite ici traiter, doté lui d’un t, destin de réprouvé ayant rejoint depuis longtemps le groupe des refoulés de l’Histoire : l’écrivain, lauréat du Prix Goncourt 1911, ouvertement pronazi et ultra parmi les ultras de la collaboration Alphonse de Châteaubriant[1]. Venu au monde à Rennes en 1877 mais ayant grandi à Nantes, il devient en 1940 directeur de La Gerbe[2] et donne dans sa ville natale le 16 novembre 1941 une conférence dans laquelle il plaide ardemment pour la collaboration avec l’Allemagne.

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La Francisque du marquis

La date du 11 octobre 1942 était censée être marquée d’une pierre blanche pour l’Emsav. En effet, ce jour-là, à l’occasion d’un fastueux jubilé à Rennes, le « maréchal des Français » fait remettre par le préfet Jean Quenette la Francisque à Régis de l’Estourbeillon, « marquis des Bretons pour ses quarante ans de lutte bretonne »[1]. Là s’exprime donc à la fois le credo régionaliste de Vichy mais aussi, d’une certaine manière, l’aboutissement de quatre décennies de combats politiques pour le dirigeant de l’Union régionaliste bretonne (URB). Mais si la mise en scène est savamment organisée, elle demeure ambigüe et, en définitive, ne parvient pas à masquer les dissensions, tant au sein de l’Emsav qu’à l’extérieur du reste. En examinant la manière dont la presse, en Bretagne tout particulièrement, traite de ce jubilé, il s’agira d’essayer de déterminer comment l’opinion – pour délicate d’emploi que cette notion soit – s’accorde des revendications régionalistes en cet automne 1942, alors que tous les yeux sont braqués sur Stalingrad.

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Affiche du Ministère de la Défense pour le 50e anniversaire de la Libération de la France et des débarquements, 1944-1945 par Félix Molinari (détail). Collection particulière.

À propos d’histoire environnementale de la Libération

Le mois d’août est celui où, l’espace de quelques heures, on se replonge en 1944, le temps de la commémoration de la Libération de la Bretagne par les troupes américaines pendant la Seconde Guerre mondiale[1]. Mais l’histoire n’est pas la mémoire et pour légitime que soit ce sincère recueil, il importe de rappeler que dans la péninsule armoricaine le conflit ne s’arrête pas lors de l’été 1944 et dure en réalité beaucoup plus longtemps. On pense bien entendu aux deux poches allemandes de Lorient et Saint-Nazaire qui ne se rendent qu’en mai 1945, c’est-à-dire à l’époque ou rentrent d’Allemagne prisonniers, requis du travail forcé et déportés ayant eu la chance de survivre au système concentrationnaire nazi. Mais il est une autre réalité dont la mémoire collective peine à prendre conscience : si pour les Bretons et les Bretonnes la guerre dure, c’est que les troupes, y compris libératrices, restent pendant des mois après la Libération en garnison dans la région. Et cette présence n’est pas sans conséquences sur l’environnement. C’est ce que rappellent avec acuité quelques précieux documents conservés aux Archives municipales de Pontivy, dans le Morbihan[2].

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Arch. dép. Morbihan : N 134.

Les Conseils d’arrondissements du Morbihan en 1870

L’un des aspects les plus intéressants du récent ouvrage de J. Foa sur la Saint-Barthélemy est ce qu’il dit du regard nécessairement biaisé de l’historien, vision prompte à déceler dans la moindre archive une trace ayant trait à ce qu’il étudie, comme si le temps se réduisait au champ d’étude. Or, « il y a de fait toujours une pluralité de contextes, qui se recouvrent à la manière des tuiles, partiellement »[1]. Autrement dit, y compris pendant l’Année terrible, on se marie, on se dispute, on entreprend, on paie ses impôts, même sur les portes et fenêtres… bref, on vit. Or cette réalité vient indéniablement diminuer la portée de ce concept d’Année terrible[2]. Dès lors, pour tenter de saisir non plus la guerre de 1870-1871 mais cette séquence chronologique marquée certes par un conflit majeur mais que celui-ci ne saurait résumer intégralement, il convient de consulter des archives adjacentes, conférant un regard sur la période renvoyant à un réel advenu mais non nécessairement militaire ou institutionnel. C’est là qu’interviennent, pour le propos de ce billet, les Conseils d’arrondissement du département du Morbihan. Véritables angles morts de l’historiographie, ces assemblées, qui feront prochainement l’objet d’un colloque organisé par mes amis M. Boisdron et F. Prigent pour la Société française d’histoire politique, constituent de ce point de vue une porte d’entrée particulièrement intéressante.

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Intertextualités des combattants juvéniles de la Grande Guerre

Au sujet des travaux faisant référence sur l’enfance en Grande Guerre on, connaît bien entendu les recherches de Manon Pignot[1]. Il faudra désormais ajouter à ce corpus bibliographique le remarquable ouvrage que D. Aranda consacre aux combattants juvéniles dans la littérature française entre 1914 et 1918, volume qui dépasse d’ailleurs très largement le cadre de son objet en en soulignant toute la complexité[2]. Là est d’ailleurs un point qu’il convient de souligner d’emblée puisque, relevant pour l’essentiel de la littérature populaire (p. 5), ces figures romanesques ne constituent pas nécessairement un sujet d’enquête dont la légitimité va de soi. Avec ce livre, l’auteur – maître de conférences en langue et littérature française à l’Université de Nantes – lui redonne ses lettres de noblesse et, mieux, en rappelle toute la portée heuristique. En effet, loin d’être considérée en vase clos, cette figure littéraire du combattant juvénile est appréhendée par une constante intertextualité qui constitue, par bien des égards, une fort convaincante leçon de méthode.

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Sans lieu, ni date. Collection particulière.

Quand Zeller fait du social

La visite qu’effectue l’abbé Pierre à Rennes le 24 février 1954 à Rennes est globalement bien connue. Celle-ci s’inscrit dans la suite de son célèbre appel lancé quelques semaines plus tôt sur l’antenne de Radio-Luxembourg alors qu’une redoutable vague de froid frappe la France et cause des dizaines de morts parmi les plus mal-logés. Dans le chef-lieu d’Ille-et-Vilaine, le parc immobilier est singulièrement sous-dimensionné et la situation grave. C’est pour cela que le maire Henri Fréville décide de répondre à l’appel de l’ecclésiastique et de lancer la construction d’une « cité d’urgence ». La visite de l’abbé Pierre intervient au lendemain de la mise en chantier de ce qui jette les bases du quartier de Cleunay. Mais ce que la mémoire collective n’a absolument pas retenu, c’est que parmi les personnalités présentes ce jour là autour de l’abbé figure le général André Zeller commandant la 3e région militaire, celui-là même qui quelques années plus tard formera un célèbre « quarteron » avec ses homologues Raoul Salan, Maurice Challe et Edmond Jouhaud. Comment expliquer cette amnésie et en quoi est-elle signifiante ?

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