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Un chasseur alpin au prisme des Bretons : François Tisserand au Linge

On ne dira jamais assez combien les boites à livres sont des inventions précieuses, qui devraient être déclarées d’utilité publique. C’est ainsi en furetant dans un de ces ravissants refuges pour pages cherchant lecteurs que j’ai pu découvrir un ouvrage qui a immédiatement attiré mon attention, le témoignage de François Tisserand, chasseur alpin ayant notamment participé aux redoutables combats du Col du Linge, en 1915, dans les Vosges, sous l’uniforme des 30e et 70e bataillons[1]. Non seulement le volume est publié par une petite maison d’édition associative, ce qui rend probablement sa disponibilité assez relative, mais il porte sur une arme – les chasseurs alpins – et une portion de front – le col du Linge, dans les Vosges – dont j’ignore tout ou presque[2]. D’où le désir de se plonger dans ce volume et de voir en quoi l’expérience de guerre de ce Bressan diffère des Bretons que j’ai l’habitude d’étudier, et qui ne sont que rarement affectés au sein de ces troupes de montagne.

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Portrait de Louis Guérin publié le 21 juillet 1917 dans L'Ouest-Eclair.

Officier et garçon de café

Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?

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Le consentement par l’affiche est-il une contrainte ?

Que la perspective de lire un gros volume de près de 400 pages consacré à l’affichage administratif au XIXe siècle ne soulève pas un enthousiasme débordant est une chose qui s’entend aisément[1]. Pour autant, on aurait grand tort de passer à côté de l’enquête fouillée de F. Graber tant il s’agit d’un travail important, basé sur des dépouillements impressionnants et stimulant comme rarement le lecteur. Car, derrière ce sujet pouvant paraître résolument aride, pour ne pas dire austère, et abordé de surcroît avec une grande rigueur par un historien qui ne cède jamais sur l’administration de la preuve, se cache des enjeux fondamentaux : le périmètre de l’État, une dimension que cette trop rapide recension n’abordera pas, mais aussi la relation d’autorité qui s’applique théoriquement aux citoyens[2]. En effet, avec ces affiches, et selon les termes mêmes de l’auteur, il s’agit de « former le consentement » : une expression qui ne manque pas d’éveiller la curiosité tant elle est connotée historiographiquement par les vifs débats des années 2000 autour de l’endurance des sociétés belligérantes au cours de la séquence 1914-1918.

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L’autre Dunkerque

Publiée chez Passés Composés, cette histoire de la poche de Dunkerque pendant la Seconde Guerre mondiale proposée par M. Geagea est un livre stimulant et offrant bien des perspectives de prolongement[1]. Bien entendu, pour qui s’intéresse à l’histoire du fait militaire et guerrier en Bretagne, les comparaisons avec Lorient et Saint-Nazaire s’imposent naturellement. Mais d’autres pistes viennent rapidement à l’esprit, notamment en ce qui concerne les approches environnementales, grilles de lecture qui viennent considérablement dilater la chronologie des conflits. C’est dire s’il s’agit là d’un livre riche, dont la lecture est d’autant plus nécessaire qu’elle renvoie à des événements par bien des égards oubliés : en effet, dans la mémoire collective, Dunkerque renvoie plus au repli britannique de 1940 qu’à la résistance allemande de 1944-1945 (p. 13).

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Robert de Bailly et les pratiques historiennes discrètes

Il y aurait beaucoup à dire sur le fascinant concept de « pratiques discrètes » des historiens forgé par C. Muller et F. Clavert à propos du numérique[1]. On ne dira pas assez combien cette notion renvoyant aux usages quotidiens mais non verbalisés est essentielle en ce qu’elle permet de lever un voile éminemment important sur les conditions de la fabrique de l’histoire. Pour autant, je reste assez sceptique quant à la dissociation entre histoire « numérique » et « physique », la distinction ne me paraissant pas si évidente que cela. C’est d’ailleurs l’objet de ce billet que de tenter d’approfondir ce point en revenant sur une expérience récemment vécue par l’intermédiaire d’un officier que je ne parvenais pas à identifier, un certain lieutenant R. de Bailly commandant la 6/403e RI. En effet, par deux canaux différents, l’un « physique », l’autre « numérique », j’ai obtenu des informations me permettant de reconstituer le parcours de cet individu et me rappelant, en conséquence, combien l’histoire est une pratique où le collectif – numérique ou non – est chose essentielle[2].

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Un chantier à rouvrir : Châteaudun (18 octobre 1870)

Maître de conférences associé en droit social à l’Université Paris-Descartes, P.-H. Zaidman fait paraître chez L’Harmattan une histoire de la bataille de Châteaudun qui a tout pour susciter l’appétit du lecteur[1]. Haut fait d’armes de la guerre de 1870, celle-ci est aujourd’hui plus connue pour son halo mémoriel qu’autre chose et un retour aux sources, à la manière de la nouvelle histoire du fait guerrier qui se pratique depuis le tournant des années 2000, est une perspective qui ne peut que réjouir. Las, juriste, l’auteur n’est pas historien et c’est en réalité un récit « fifres et tambours » pour reprendre les termes de J. Keegan, en quelque sorte pré-Anatomie de la bataille, qui nous est livré[2]. Les citations ne sont pas sourcées et encore moins mise en perspective, ce qui n’est bien entendu pas sans poser certains problèmes quant à la scientificité de ce volume[3]. Si la déception est réelle, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a rien à retirer de ce petit livre dont une des qualités est de rappeler qu’il y a là, à l’évidence, un sujet qui mérite d’être sérieusement réexaminé.

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Perpétuer les liens hiérarchiques au-delà des tranchées

Ce sont deux cartes postales égarées dans un fonds d’archives pas nécessairement destiné à les conserver[1]. Deux « Correspondances des Armées de la République » datant, la première de septembre, la seconde de novembre 1915, et qui ont dû paraître à l’essentiel des lecteurs ayant commandé ce carton bien insignifiantes. Tous deux adressés au préfet du Morbihan d’alors, Alfred Roth, ces deux brefs courriers sont pourtant d’un grand intérêt pour qui s’intéresse aux liens entre expérience combattante et rapport au travail. Dans le cadre de ma thèse de doctorat, j’ai montré combien l’idée d’un « métier militaire », métier dicté par l’impératif de la défense en armes de la patrie, permet de renouveler les grilles de lectures relatives à l’endurance des sociétés en guerre en ajoutant au répertoire d’analyse un niveau supplémentaire de compréhension[2]. Mais ici, c’est d’une autre facette de la culture professionnelle des combattants dont il s’agit, celle qui relie les poilus à leur métier et leur environnement professionnel du temps de paix.

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La Royale comme niche parlementaire

Tiré d’une thèse de doctorat entreprise à l’Université de Bretagne-Sud sous la direction de G. Le Bouëdec, le livre que Sébastien Nofficial fait paraître aux Presses universitaires de Rennes participe d’une histoire politique du militaire aussi stimulante que riche en perspectives de renouvellement des connaissances[1]. Au terme d’une démonstration convaincante, l’auteur montre combien le Parlement peine à réformer la Royale à la suite de la guerre de 1870, ce qui, de facto, pose la question de la domination du pouvoir civil sur le militaire. Une lecture certes technique, et parfois même aride, mais qui s’imposera à toute personne dont les travaux portent sur la France de la première partie de la IIIe République.

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Pierre-Louis Béchet et l’illusion biographique

Principalement connu grâce à un article de F. Mosser publié en 1972 dans les Bulletins de la Société polymathique du Morbihan, Pierre-Louis Béchet est une figure originale qui montre, dans le sillage des récents travaux de L. Le Gall, quel peuvent être les échos de la Commune dans un département comme le Morbihan[1]. Loin de la vulgate identitaire indexée sur Conlie, c’est en effet le reflet d’un département – et plus largement d’une péninsule armoricaine – pleinement connecté et intégré au monde de 1870-1871 qui émerge de cet itinéraire personnel, parcours de vie où se mêlent ascension sociale et, sans doute, maturation des idées politiques. Des trajectoires pas nécessairement évidentes à démêler pour l’historien et qui rappellent combien l’approche biographique peut en effet s’apparenter à « l’illusion » jadis décrite par P. Bourdieu[2].

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La mémoire entre culture de guerre et syndrome

Tiré d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, l’ouvrage que N. Castagnez fait paraître aux Presses universitaires de Rennes s’imposera à n’en pas douter comme un volume indispensable tant il est certain qu’il vient combler un vide historiographique[1]. En effet, si les mémoires gaullistes et communistes des guerres sont aujourd’hui bien connues, les mémoires socialistes, sans doute plus complexes car mouvantes et multiples, n’avaient jusqu’à la publication de ce livre fait l’objet d’aucune étude exhaustive (p. 22). C’est dire donc l’importance de cette publication dont l’un des grands mérites est de prendre toute la mesure du poids du monde combattant, qu’il s’agisse d’associations de Résistants ou de déportés mais aussi de la FNACA, et donc de rappeler sa nature fondamentalement politique, même si l’arrimage à une formation partisane ne va pas toujours de soi. Compte tenu de l’important réservoir de voix que constituent aussi les titulaires de la carte du combattant – 4 millions d’individus en 1976 (p. 348) soit, quand on veut bien y réfléchir, une situation qui ne contraste guère avec ce que l’on peut observer pendant les années 1930 – on comprend aisément que les socialistes soient en maintes occasion dans l’obligation de se livrer à de véritables exercices d’équilibriste (p. 335). C’est précisément ce que s’attache à montrer N. Castagnez avec cette enquête aussi dense – plus de 400 pages – que passionnante.

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