Archives par mot-clé : Jérémie Halais

La guerre d’Algérie, locale et globale

Remarquablement construite et composée à partir d’impressionnants dépouillements d’archives, la synthèse qu’Y. Gourhand et H. Routhiau consacrent à la guerre d’Algérie en Loire-Atlantique est un ouvrage qu’il faut impérativement connaître[1]. Jouant parfaitement des échelles d’analyse, avec l’intention (réussie) de dépouiller local tout en pensant global (p. 16), sans négliger quelques pas de côté afin de dresser d’utiles comparaisons, les auteurs livrent une enquête d’autant plus précieuse qu’elle rappelle combien cette séquence 1954-1962 renvoie à une période charnière. En effet, il serait à première vue tentant de reléguer ce département dans un espace de faible intensité de la guerre d’Algérie du fait, notamment, d’une présence « nord-africaine » de faible ampleur mais également de contestations du conflit qui n’ont pas la vigueur que l’on peut observer, par exemple, en région parisienne. Or Y. Gourhand et H. Routhiau montrent avec cet ouvrage que la « guerre sans nom » est bel et bien un événement, en ce qu’elle définit un avant et un après, et s’accompagne de bouleversements majeurs[2].

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Colloque : Services militaires et mobilisations (fin XIXe – XXIe siècles)

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 puis l’élection de Donald Trump pour un nouveau mandat de président des États-Unis provoquent en Europe un renouveau du débat sur la conscription et, plus généralement, sur les mobilisations de type militaire. Pour autant, le retour pur et simple au temps du service militaire, tel qu’il peut exister en France dans la première moitié du XXe siècle, n’est pas envisageable. Les années 1968 et la perte de poids de ce régime spécifique de citoyenneté qu’est le port de l’uniforme, autrement dit l’affranchissement du fait militaire et guerrier qui s’observe dans la péninsule armoricaine comme au sein de toutes les démocraties libérales occidentales d’alors, impose de trouver une nouvelle voie. Ainsi, annonçant le 27 novembre 2025 à Varces (Isère) l’instauration d’un « service national, volontaire et purement militaire », Emmanuel Macron déclare : « Nous ne pouvons pas revenir au temps de la conscription, mais nous avons besoin de mobilisation ». À en croire le Président de la République, qui repousse l’universel en la matière au motif que « nos armées n’ont plus vocation à encadrer ni à accueillir la totalité d’une classe d’âge, ce qui représente entre 600 000 et 800 000 jeunes », ce modèle contribuera à maintenir la France dans son statut d’armée « la plus efficace d’Europe ». Il ne fait pas de doute qu’une telle mesure renvoie pour une assez large part à des considérations de politique intérieure et entre en résonnance avec un imaginaire associant à la conscription l’endurance du soldat. Comme si, en définitive, le retour de la perspective de la haute intensité imposait le recours à des solutions déjà éprouvées. Cette perpétuation du mythe de la levée en masse est d’ailleurs pleinement assumée par le Président puisqu’il s’agit, à l’en croire, d’être « fidèle, en cela, à cette chaîne des temps qui relie les volontaires de l’an II jusqu’aux maquisards des Glières et du Vercors », en passant serait-on tenté d’ajouter par les champs de bataille de Verdun et de la Somme.

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François Mitterrand et la FNACA

Le monument aux morts de Château-Chinon, modeste sous-préfecture de la Nièvre, n’est pas de ceux qui frappent de prime abord. Un modeste obélisque réhaussé d’un coq en bronze et auquel est adjoint une palme du même alliage : la symbolique est aussi classique que modeste et dit avant tout les ressources financières limitées d’une commune rurale. L’observateur consciencieux aura d’ailleurs remarqué la plaque qui figure sur le pilier et qui indique que cet édifice fait en réalité fonction de monuments aux morts pour deux communes, Château-Chinon ville et Château-Chinon campagne, celle-ci étant située à une paire de kilomètres en contrebas, dans la campagne morvandelle. L’historien H. Moisan, dans une synthèse sur les monuments aux morts de la Nièvre parue à la fin des années 1990, est d’ailleurs revenu sur les difficultés rencontrées par les deux collectivités locales pour assurer le montage financier permettant l’érection de cet édifice[1]. Mais il est un autre détail qui interpelle, la manière dont est inscrite le nom de Georges Buteau. En effet, c’est en tant que mort en Indochine que figure sur cet obélisque cet individu né à Château-Chinon ville le 7 octobre 1926, ayant résidé en cette commune, et qui y est également inhumé[2]. Or, c’est bien au titre de la guerre d’Algérie qu’il est titulaire de la mention « mort pour la France ».

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À propos d’institutions totales : du Mont Saint-Michel à la caserne

L’une des idées les plus communément répandues, et les plus erronées, concernant la caserne, et les mondes militaires de manière générale, est celle d’une institution totale, érigeant le séjour sous les drapeaux en sorte d’expérience carcérale. Puisée dans les travaux du sociologue américano-canadien Erving Goffman, cette affirmation postule une institution militaire coupée du monde extérieur, où les individus, comme des malades mentaux ou des détenus, sont placés en grand nombre dans des espaces confinés où ils sont astreints à des conditions de vie non seulement (très) contraignantes mais rigoureusement semblables. Si le « dressage » des hommes pour en faire de « bons soldats » est effectivement une dimension centrale de l’expérience de la caserne, le fait est que la hiérarchie est au sein des armées plus complexe, et moins verticale qu’on ne le dit trop souvent[1]. La réalité du feu moderne et la massification des forces engagées contribue ainsi grandement à diluer la chaîne de commandement d’une part, à isoler le combattant sur le champ de bataille d’autre part. C’est ce qui explique que, contrairement aux idées reçues, l’institution militaire encourage la prise d’initiative et l’autonomie des acteurs, même si ces notions se comprennent par ailleurs dans le cadre d’un strict respect de l’autorité[2]. Mais pour se convaincre que l’idée d’institution totale appliquée à la caserne, et plus encore aux conscrits et troupiers qui en seraient les victimes, ne fonctionne pas, le mieux est encore de se transporter à l’intérieure d’une de ces structures. C’est précisément ce que propose l’historien J. Halais, par ailleurs fin connaisseur du fait militaire et guerrier, avec une excellente monographie de la prison du Mont Saint-Michel parue à la fin de l’année 2022[3]. Reposant sur d’impressionnants dépouillements archivistiques, cette enquête est avant tout l’histoire d’un lieu de privation de liberté. Ce faisant, et ce malgré la rudesse, particulièrement bien détaillée, des conditions de détention – sans compter les motifs d’incarcération – c’est tout ce qui sépare la caserne d’une institution totale qui, comme par ricochet, est dépeint dans ces pages.

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Quelques réflexions sur l’indexation collaborative à partir de la prosopographie d’un régiment dans la Grande Guerre

J’ai eu l’honneur et le privilège d’être invité par la Caverne du Dragon et F. Viltart à participer à une journée d’études intitulée 14-18 sur le web : Archives en ligne & généalogie. À cette occasion, j’ai pu revenir sur l’expérience accumulée au cours de ma thèse sur deux types d’archives, la fiche de mort pour la France d’une part, la fiche matricule de recrutement d’autre part. Ceci m’a permis de revenir sur le manque fondamental d’intérêt que porte l’histoire académique à ces sources, la discipline tendant à privilégier l’histoire de la guerre au détriment de celle des armées. Dès lors, il n’est pas étonnant que l’indexation collaborative – celle engagée par le défi 1 jour 1 poilu pour les fiches de morts pour la France mais aussi les programmes en cours se rapportant aux fiches matricules de recrutement – échappe complètement à la recherche universitaire, quand bien même celle-ci se piquerait d’humanités dites numériques. Pourtant, il y a là une pratique nouvelle qui, à mon humble avis, doit intéresser les sciences sociales bien au-delà des éventuelles retombées historiographiques qu’il y a en attendre.

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Quiberon au prisme du fait militaire et guerrier

Historien reconnu de la chose maritime et des mondes littoraux, G. Le Bouëdec publie aux éditions Coop Breizh une formidable synthèse sur la presqu’île de Quiberon, espace appréhendé sur une période courant du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale[1]. Richement illustré, doté de splendides cartes et par ailleurs très accessible, cet ouvrage entend montrer comment le « pays des deux mers » passe d’un modèle socio-économique complexe, basé sur l’agriculture, la pêche et le cabotage, à une « mono-activité résidentielle et nautique » (p. 188) avec l’essor du tourisme de masse, dans la seconde partie du XXe siècle. Pour autant, c’est au prisme du fait militaire et guerrier que nous avons choisi de rendre compte de cette passionnante monographie, manière de rappeler combien ces problématiques sont centrales pour la période 1860-1962 qui préoccupe ce carnet de recherche.

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Appréhender les poilus bretons par la Haute-Savoie

Pourquoi donc s’intéresser, dans ces pages qui traitent essentiellement de la péninsule armoricaine, à un volume se rapportant aux poilus de Haute-Savoie ?[1] La réponse est simple et tient en un attendu méthodologique trop souvent perdu de vue : la vertu de la comparaison. En effet, il parait intéressant de confronter ce que l’on sait de la Bretagne et des Bretons en Grande Guerre avec cette étude portant sur un espace caractérisé par deux particularités essentielles, à savoir la dimension alpestre d’une part, la spécificité frontalière d’autre part. Or cette opération parait ici d’autant plus aisée que le livre dont il s’agit est une enquête quantitative – nous reviendrons ultérieurement sur cet aspect – menée à partir d’un dépouillement de fiches matricules relatives au département de la Haute-Savoie : un travail qui invite donc à un dialogue avec les données produites par les historiens J. Maurin et J. Halais à propos des bureaux de recrutement de Béziers, Mende et Granville[2].

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