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Un chasseur alpin au prisme des Bretons : François Tisserand au Linge

On ne dira jamais assez combien les boites à livres sont des inventions précieuses, qui devraient être déclarées d’utilité publique. C’est ainsi en furetant dans un de ces ravissants refuges pour pages cherchant lecteurs que j’ai pu découvrir un ouvrage qui a immédiatement attiré mon attention, le témoignage de François Tisserand, chasseur alpin ayant notamment participé aux redoutables combats du Col du Linge, en 1915, dans les Vosges, sous l’uniforme des 30e et 70e bataillons[1]. Non seulement le volume est publié par une petite maison d’édition associative, ce qui rend probablement sa disponibilité assez relative, mais il porte sur une arme – les chasseurs alpins – et une portion de front – le col du Linge, dans les Vosges – dont j’ignore tout ou presque[2]. D’où le désir de se plonger dans ce volume et de voir en quoi l’expérience de guerre de ce Bressan diffère des Bretons que j’ai l’habitude d’étudier, et qui ne sont que rarement affectés au sein de ces troupes de montagne.

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Portrait de Louis Guérin publié le 21 juillet 1917 dans L'Ouest-Eclair.

Officier et garçon de café

Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?

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13 octobre 1914 : Joseph Morel part au front

L’histoire est par bien des égards une discipline ingrate. Au cours de la décennie que j’ai consacrée au 47e RI de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale, j’ai pu appuyer mes recherches sur un vaste panorama de sources et, notamment, sur une quarantaine d’écrits combattants de toutes sortes : correspondances plus ou moins lacunaires, carnets ou mémoires[1]. Il en a résulté un sentiment diffus. En effet, j’étais certes content d’avoir pu amasser autant d’archives sur une seule et même unité mais, en même temps, étais – et par ailleurs reste – particulièrement conscient du caractère dérisoire de ce corpus. Ayant estimé le nombre d’individus ayant porté l’uniforme de cette unité entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918 à une dizaine de milliers, le thésaurus constitué équivaut à 0,4% de l’ensemble, soit largement de quoi interroger la représentativité de l’échantillon et, plus encore, inviter à la modestie quant à la portée des résultats obtenus. Mais il faut toutefois prendre garde à ne pas voir le verre trop vide tant la gestion du vide documentaire est un art propre à la discipline. F. Houdecek rappelle ainsi que les quelques 1 700 témoignages de soldats de la Grande Armée sur lesquels les historiens peuvent baser leurs travaux ne représentent que 0,07 % des effectifs, soit une portion encore plus dérisoire[2]. On comprendra donc aisément que la découverte de nouvelles archives privées de poilus du 47e RI, le plus souvent par l’intermédiaire de descendants de ces combattants, soit à chaque fois un moment excitant. Or, ces derniers mois, j’ai été particulièrement gâté puisque, grâce à ces familles, que je ne saurais d’ailleurs jamais trop remercier, j’ai pu approfondir les cas du sous-lieutenant Albert Henry et du commandant Gabriel Dufaure de Citres. Ces exemples montrent combien la connaissance biographique des fantassins d’un régiment pendant la Grande Guerre s’apparente à un véritable tonneau des danaïdes, même en l’absence d’archives du for privé. En témoignent sur ce carnet de recherches les notes récemment consacrées au capitaine Pierre Herambourg ou encore au soldat Albert Després, clerc de notaire qui présente la particularité d’avoir été condamné à mort deux fois. La découverte de ces nouvelles sources, de nature parfois différente, est toujours un moment précieux, permettant de confirmer des conclusions mais ouvrant aussi parfois de nouvelles perspectives. C’est ainsi que la question de la sélection des effectifs restant à Saint-Malo au début du mois d’août 1914, c’est-à-dire n’ayant pas l’honneur de partir pour le front afin de répondre à l’appel de la défense en armes de la patrie, s’est imposée avec une certaine récurrence à travers les figures de Gabriel Dufaure de Citres et Pierre Herambourg, mais aussi, plus récemment, grâce au carnet de Joseph Morel[3].

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Albert Després : deux fois condamné à mort mais, plus encore, dégradé

Parmi les centaines de défunts que déplore le 47e RI pendant la Première Guerre mondiale figurent 4 individus au destin particulier, non pas morts pour la France mais tués par l’unité, précisément pour avoir manqué de la servir correctement : Léon Peyrical, François Denès, Toussaint Besnard et Louis Bellamy[1]. Bien compris, ces dossiers n’invitent à aucune précision supplémentaire sauf à rappeler qu’ils ne constituent, à l’évidence, que la face émergée d’un appareil coercitif beaucoup plus vaste et dont les effets peinent encore à être exactement cernés. Bien entendu, il ne s’agit pas de rejouer ici les termes de la dialectique entre contrainte et consentement, opposition historiographique qui a beaucoup contribué au renouvellement des connaissances mais qu’il convient aujourd’hui de dépasser au moyen de nouveaux schémas interprétatifs[2]. D’ailleurs, on remarquera que dans les 4 cas de figure évoqués plus haut, il ne s’agit pas tant de maintenir la relation d’autorité que les apparences une fois celle-ci rompue, la désobéissance étant manifeste[3]. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette logique ne cesse pas avec l’Armistice du 11 novembre 1918, bien au contraire. C’est ce que vient rappeler l’exemple d’Albert Després, clerc de notaire né à Saint-Servan en 1883, déclaré déserteur le 8 juin 1916 et condamné à mort le 11 août 1916, puis une nouvelle fois, le 25 juin 1919, trois jours donc avant la signature du Traité de Versailles[4].

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Georges Rovani : poilu parmi les célébrités combattantes

Ces « Mémoires d’un jeune soldat » nommé Georges Rovani sont intéressantes à plus d’un titre[1]. En premier lieu, il importe de souligner la qualité physique de ce livre : une belle édition, avec de gros caractères d’imprimerie afin que le texte soit accessible à tous les publics, y compris les moins bien voyants. C’est là une initiative qu’il faut saluer. Il faut également préciser que ce volume est le fruit du travail d’une étudiante de la filière Métiers du livre et éditions de Rennes 2, Bérénice Cressard. Ceci implique qu’il soit publié à titre associatif, et c’est du reste pour cela que j’en rends compte sur ce carnet de recherche alors qu’il n’a pas fait l’objet d’un service de presse. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. En effet, ce texte est avant tout une source extrêmement intéressante qui vient avantageusement enrichir le corpus déjà fort volumineux des témoignages d’anciens combattants de la Grande Guerre.

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Pprtrait de Gabriel Dufaure de Citres sous l'uniforme du 47e RI, sans date. Archives privées Isabelle de Montbron.

Pour une histoire politique de Gabriel Dufaure de Citres

Les fonctions de major de garnison constituent un véritable angle-mort de l’historiographie, celle-ci étant plus volontiers focalisé sur les troupes partant au combat. J’en suis, il faut bien l’admettre, un bon exemple puisque dans mon travail sur l’entrée en Première Guerre mondiale du 47e régiment d’infanterie (RI) de Saint-Malo je n’ai véritablement intégré à ma réflexion le commandant Gabriel Dufaure de Citres qu’à partir de l’automne 1914, c’est-à-dire quand il gagne le front. Exerçant précisément les fonctions de major de la garnison de Saint-Malo en août 1914, ce chef de bataillon n’était tout simplement dans ma ligne de mire même si je me rappelle très bien m’être interrogé à propos des raisons qui avaient pu motiver cette affectation. Pourquoi cet officier est-il astreint au service de la place quand ses collègues ont le privilège de partir pour la Revanche, même si on sait celle-ci pas aussi fermement attendue que ce que l’on a bien longtemps pu croire ? Il n’en demeure pas moins que dans les représentations mentales de l’époque, plus encore dans l’ethos des officiers de carrière, combattre est perçu comme un honneur quand esquiver le feu est au contraire tenu pour constituer une disgrâce. Comment donc interpréter une telle affectation ? Faut-il y voir la conséquence d’une qualité professionnelle toute relative, étant entendu que l’on envoie au front que les meilleurs officiers puisque la guerre sera nécessairement courte ? Ou au contraire des motifs qui seraient d’ordre idéologique, ces fonctions de major de la garnison renvoyant à une sorte de « placard » ? La transmission récente, par des descendants de Gabriel Dufaure de Citres, de quelques archives privées m’a amené à interroger à nouveaux frais le parcours de cet officier.

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L’officier selon Dick May : un relégué ?

Dans le formidable ouvrage qu’elle consacre aux Jeanne Weil et Weill, cette dernière étant Dick May, la fondatrice de l’École des hautes études sociales, S. Al-Matary cite une courte nouvelle écrite par elle, intitulée Dame d’officier, et diffusée le 18 janvier 1890 par le supplément littéraire du Figaro[1]. Ramassé et occupant à peine deux colonnes, ce texte n’en constitue pas moins une archive fort intéressante pour qui s’intéresse au fait militaire et notamment à la place de l’officier dans la société française de la Belle époque. Car loin des clichés, entre antimilitarisme viscéral et affirmation d’une prétendue élite sociale, c’est bien une situation d’entre-deux qui fort souvent caractérise ces individus. En effet, si ces galons renvoient assurément à une certaine notabilité, en aucun cas ils transportent celui qui les porte dans l’élite. Non seulement cet état ne débute qu’avec le généralat mais une telle affirmation participe d’une partition trop binaire de l’espace social, entre dominants et dominés, officiers et hommes du rang, représentation faisant fi des catégories intermédiaires[2]. Or si celles-ci sont si importantes, c’est que sont elles qui, globalement, constituent le socle électoral sur lequel se consolide la République ; l’armée de ce point de vue ne faisant pas exception à une tendance beaucoup plus vaste bien mise en lumière notamment par I. Dasque à propos du quai d’Orsay et V. Wright pour le Conseil d’État[3]. Il en résulte une économie morale de la reconnaissance faisant par bien des égards figure d’arbre cachant la forêt[4]. Et là est une chose que comprend parfaitement Dick May, ce qui confère à cette nouvelle une charge critique probablement insoupçonnée. Car loin d’être anodine, l’histoire de cette famille – un lieutenant d’infanterie, selon toute vraisemblance saint-cyrien bien cela ne soit pas mentionné, sa femme et leur enfant – partie au Bon marché, un fameux grand magasin parisien, acheter un chapeau, dit l’ambivalence du statut militaire et suggère l’idée d’une sorte de relégation de l’officier, comme si l’ascenseur social républicain n’était en fin de compte pas aussi performant que vanté par le régime.

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Quand Chirac fait tout pour ne pas servir à Dinan

On ne dira jamais combien les boites à livres sont des inventions merveilleuses, géniales incitations à se livrer à la sérendipité bibliophile, en un mot comme en mille à la curiosité intellectuelle. Il y a quelques années, j’avais déjà eu l’occasion de me plonger dans une biographie de Georges Pompidou, deuxième président de la Ve République. Mais cet été, c’est une vie de Jacques Chirac que j’ai eu l’occasion de lire ; ouvrage touffu et texte probablement de commande tant il est manifestement engagé. Publié en 1983, deux ans donc après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, par les droitières éditions de La Table ronde et signé par Thierry Desjardins, une des grandes plumes du Figaro, ce volume n’en demeure pas moins particulièrement intéressant pour peu qu’on s’astreigne à le lire avec distance[1]. Y compris lorsqu’on s’intéresse au fait militaire et guerrier en Bretagne…

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Un dictionnaire à connaître

Devenu trop rare ces dernières années et manquant singulièrement à une historiographie du fait guerrier qui oublie trop souvent les armées, R. Porte publie un utile Dictionnaire d’histoire militaire de la France dont on ne peut que conseiller la lecture tant il s’agit là d’un usuel de grande qualité, et qui rendra maints services[1]. Rassemblant plus de 780 notices, l’ouvrage est dense tout en proposant des entrées diversifiées (les hommes, les lieux, les événements, les organisations, les armes) ainsi que des définitions claires et accessibles au plus grand nombre. Synthèse très pédagogique de décennies de lecture et d’une pratique intense des archives, le volume permet de faire le point sur des points aussi divers que les grades ainsi que quelques batailles emblématiques, des éléments de matériel ou encore quelques grands noms. Le tout pour 23€, somme pour le moins raisonnable et qui souligne le savoir-faire d’un éditeur dont on connaît l’aptitude à proposer des ouvrages originaux à un tarif raisonnable. 

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Robert de Bailly et les pratiques historiennes discrètes

Il y aurait beaucoup à dire sur le fascinant concept de « pratiques discrètes » des historiens forgé par C. Muller et F. Clavert à propos du numérique[1]. On ne dira pas assez combien cette notion renvoyant aux usages quotidiens mais non verbalisés est essentielle en ce qu’elle permet de lever un voile éminemment important sur les conditions de la fabrique de l’histoire. Pour autant, je reste assez sceptique quant à la dissociation entre histoire « numérique » et « physique », la distinction ne me paraissant pas si évidente que cela. C’est d’ailleurs l’objet de ce billet que de tenter d’approfondir ce point en revenant sur une expérience récemment vécue par l’intermédiaire d’un officier que je ne parvenais pas à identifier, un certain lieutenant R. de Bailly commandant la 6/403e RI. En effet, par deux canaux différents, l’un « physique », l’autre « numérique », j’ai obtenu des informations me permettant de reconstituer le parcours de cet individu et me rappelant, en conséquence, combien l’histoire est une pratique où le collectif – numérique ou non – est chose essentielle[2].

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À propos d’institutions totales : du Mont Saint-Michel à la caserne

L’une des idées les plus communément répandues, et les plus erronées, concernant la caserne, et les mondes militaires de manière générale, est celle d’une institution totale, érigeant le séjour sous les drapeaux en sorte d’expérience carcérale. Puisée dans les travaux du sociologue américano-canadien Erving Goffman, cette affirmation postule une institution militaire coupée du monde extérieur, où les individus, comme des malades mentaux ou des détenus, sont placés en grand nombre dans des espaces confinés où ils sont astreints à des conditions de vie non seulement (très) contraignantes mais rigoureusement semblables. Si le « dressage » des hommes pour en faire de « bons soldats » est effectivement une dimension centrale de l’expérience de la caserne, le fait est que la hiérarchie est au sein des armées plus complexe, et moins verticale qu’on ne le dit trop souvent[1]. La réalité du feu moderne et la massification des forces engagées contribue ainsi grandement à diluer la chaîne de commandement d’une part, à isoler le combattant sur le champ de bataille d’autre part. C’est ce qui explique que, contrairement aux idées reçues, l’institution militaire encourage la prise d’initiative et l’autonomie des acteurs, même si ces notions se comprennent par ailleurs dans le cadre d’un strict respect de l’autorité[2]. Mais pour se convaincre que l’idée d’institution totale appliquée à la caserne, et plus encore aux conscrits et troupiers qui en seraient les victimes, ne fonctionne pas, le mieux est encore de se transporter à l’intérieure d’une de ces structures. C’est précisément ce que propose l’historien J. Halais, par ailleurs fin connaisseur du fait militaire et guerrier, avec une excellente monographie de la prison du Mont Saint-Michel parue à la fin de l’année 2022[3]. Reposant sur d’impressionnants dépouillements archivistiques, cette enquête est avant tout l’histoire d’un lieu de privation de liberté. Ce faisant, et ce malgré la rudesse, particulièrement bien détaillée, des conditions de détention – sans compter les motifs d’incarcération – c’est tout ce qui sépare la caserne d’une institution totale qui, comme par ricochet, est dépeint dans ces pages.

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Collection Musée de Bretagne : 995.0008.3437.

A propos d’une faveur obtenue pour un ancien poilu

Il est difficile de comprendre la société française – et donc pour ce qui nous intéresse ici bretonne – des années 1920-1930 sans en passer par l’ombre portée de la séquence 1914-1918 et le poids du deuil. Il y a le deuil des morts pour la France bien entendu mais aussi celui de ces années passées en tranchées, en d’autres termes d’une jeunesse perdue et d’une époque que l’on ne qualifie pas encore de belle – cela viendra après la Seconde Guerre mondiale – mais que l’on regarde déjà rétrospectivement comme heureuse car non encore souillée par une guerre devenue industrielle et synonyme de déshumanisation du champ de bataille. C’est cette réalité que heurte de plein fouet le commentaire anonyme publié le 25 juin 1922 à la suite des obsèques de Jean-Baptiste Prioux, maire de Guilliers, conseiller d’arrondissement et ancien combattant de la Grande Guerre[1]. À peine 25 lignes publiées en dernière page du Courrier de Pontivy et qui ne manquent pas de faire surgir un certain nombre d’interrogations chez qui les lit.

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Paroles de la guerre de 1870-1871

Sans doute est-il inutile de rappeler ici combien le témoignage est une archive essentielle, y compris lorsqu’on travaille sur la guerre franco-allemande de 1870. En effet, et contrairement à ce qu’affirme une idée reçue, nombreux sont les écrits des contemporains de « l’année terrible » à avoir été conservés[1]. Mais il n’en demeure pas moins que la discipline est insatiable, toujours avide de nouveaux matériaux à soumettre à la sagacité de la recherche. Aussi, on ne peut que remercier le Service historique de la Défense et les éditions Pierre de Taillac de proposer ces « chroniques des hommes en guerre » en 1870-1871, à savoir des textes de combattants mais aussi de civils qui permettent d’embrasser assez largement la période : guerres impériale et républicaine mais aussi siège de Paris et Commune[2].  Il serait illusoire de prétendre en quelques lignes rendre compte de la substantifique moëlle de ces archives réunis par V. Berne et M. Roucaud tant celles-ci sont riches, et par ailleurs complexes. On nous permettra donc de nous focaliser que sur deux éléments particuliers, la dimension matérielle des armées d’une part, d’autre part le discours qui émerge très rapidement chez tous ces écrivants, qui ont pourtant tous peu en commun, pour expliquer d’une seule et même plume, ou presque, la défaite.

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Les temps des sorties de guerre

Que la question des sorties de guerre soit complexe relève truisme. Si la thèse aujourd’hui classique de B. Cabanes a véritablement inventé ce champ d’études, en prenant appui sur la Première Guerre mondiale, elle ne l’a nullement circonscrit, bien au contraire[1]. Le problème du temps, ou plus précisément des temps, reste ainsi entier. Si la sortie de guerre est une rupture avec le temps du conflit, l’entrée en paix ne renoue pas nécessairement avec la continuité ante bellum espérée par les acteurs et c’est précisément cette articulation qui continue à constituer un sacré défi à la discipline historique[2]. D’où l’intérêt de ce passionnant ouvrage collectif dirigé par M. de Oliveira, M. Derrien et E. Julien, volume d’actes d’un important colloque tenu à Lille en juin 2019 et publié dans l’excellente collection « War Studies » des Presses universitaires du Septentrion[3]. Particulièrement stimulantes, les riches contributions réunies dans ce livre invitent à de nombreux prolongements. C’est du reste précisément de quoi il s’agira dans cette rapide recension qui se focalisera, conformément à la ligne éditoriale de ce carnet de recherche, sur un espace particulier, la péninsule armoricaine.

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Quand l’uniforme forme la jeunesse… et le mouvement ouvrier de la IIIe République. Eléments prospectifs

Quoi de plus éloigné du mouvement ouvrier et social que la caserne et l’institution militaire ? Pas grand-chose à première vue. De la Commune de Paris au Carnet B en passant par la fusillade de Villeneuve-Saint-Georges en 1908, il est vrai que nombreux sont les éléments qui contribuent à implanter, au sein des espaces militants, l’idée d’une armée érigée en « chien de garde du capital ». C’est du reste ce qu’explique à Rennes le secrétaire de la section locale de la SFIO Eugène Leprince lors de la séance du Conseil municipal qui doit, le 2 novembre 1910, se prononcer en faveur de la construction de la caserne Margueritte :

« Je ne voterai pas les conclusions du rapport de M. le Maire pour deux raisons : d’abord parce que je ne suis pas partisan de l’augmentation des impôts, ensuite parce que j’estime qu’il y a assez de troupes à Rennes pour réprimer les camarades en grève et les remplacer au besoin sans qu’il soit utile de créer un nouveau régiment. »[1]

Pourtant, les archives, et tout particulièrement les fiches matriculaires du recrutement, invitent à dépasser ce discours. Qu’on le veuille ou non, depuis 1905 et la fin du tirage au sort, la conscription s’applique à tout le monde et même les plus antimilitaristes des anarcho-syndicalistes effectuent leur service militaire. C’est ce que rappelle du reste le parcours d’Eugène Leprince évoqué plus haut. Né le 29 mai 1879 à Rennes, ce tourneur sur métaux porte l’uniforme du 41e RI pendant un an, à l’occasion de son service militaire qu’il achève en tant que soldat de 1e classe et muni de son certificat de bonne conduite. Effectuant un période de réserve en 1902, il est ensuite classé non affecté comme chef d’équipe à l’atelier de construction de Rennes, poste qui est à l’évidence à mettre en rapport avec le métier qu’il déclare lors de son passage devant le Conseil de révision mais qui n’est pas sans interroger la réalité de son rapport à l’institution militaire. Pendant la Grande Guerre, il est d’abord placé en sursis d’appel puis rejoint en juillet 1915 l’atelier de construction de Rennes, quelques semaines donc avant la promulgation de la loi Dalbiez, avant d’être envoyé au 50e régiment d’artillerie le 1er juillet 1917 et d’être finalement démobilisé le 25 février 1919[2]. Or là n’est pas une trajectoire exceptionnelle, loin de là. Tailleur de pierre et secrétaire, à partir de 1909, de la Fédération des syndicats ouvriers de la région malouine, Jean Batas est condamné le 26 mars 1914 par le tribunal de la Seine à 6 mois de prison et 100F d’amende pour « menées antimilitaristes ». Ceci lui vaut d’être inscrit au Carnet B mais ne l’empêche pas de répondre, à l’âge de 42 ans, à l’appel de la mobilisation générale. Rien de surprenant du reste pour quelqu’un qui, indépendamment de son militantisme, souscrit à « l’impôt du temps » en effectuant entre 1893 et 1895 son service militaire au sein du 47e régiment d’infanterie de Saint-Malo, puis participe à deux périodes de réserve avec cette même unité au cours des années 1900[3]. Aussi est-ce à notre sens faire erreur que de croire que la militance, et donc les réseaux qui structurent l’engagement partisan, s’arrêtent au seuil de la caserne. C’est d’ailleurs ce que rappelle le Sou du soldat, auquel Jean Batas prête son concours et ce malgré le succès tout relatif de cette œuvre.

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Le 19e RI a désormais son Maurice Genevoix : Joseph Vincent

L’écriture de l’histoire est impossible sans archives. Ceci implique que celles et ceux qui s’adonnent à cette discipline aient une grande proximité avec les archivistes, bien entendu, mais aussi avec les conservateurs de musée : autant de professions susceptibles d’alimenter la réflexion grâce à de la matière première inédite. On sait d’ailleurs que ces deux corps de métiers répondent, aux côtés des enseignants-chercheurs, à la définition de l’historien « de métier » telle que posée par P. den Boer[1]. Il est toutefois une autre profession à qui les historiens, et notamment ceux de la Première Guerre mondiale, doivent énormément, c’est celle d’éditeur. Que serait en effet l’historiographie de la séquence 1914-1918 sans les milliers de témoignages qui, publiés dans le sillage des carnets de Louis Barthas, sont venus alimenter de vives controverses sur le statut du témoin, réactivant soit dit en passant les polémiques initiées à partir de la fin des années 1920 par Jean-Norton Cru ? Pas grand-chose assurément. Parmi ces éditeurs passionnés, militants de la mémoire mais aussi acteurs essentiels de la discipline historique, il y a Yann Prouillet, fondateur et directeur d’Edhisto, une belle maison dotée d’un riche catalogue et qui continue, contre vents et marées, à sortir des nouveautés intéressant la Grande Guerre… mais aussi la Bretagne. Tel est le cas de ce volume de textes dus à Joseph Vincent, vosgien passé par le 106e RI et le 19e RI[2].

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Tanguy Le Gentil de Rosmorduc : un officier de série B ?

Né le 23 novembre 1892 à Trémel, dans les Côtes-du-Nord, le lieutenant-colonel Tanguy Le Gentil de Rosmorduc commande au printemps 1940 le 48e RI, unité tenant garnison à Guingamp mais aussi à Landerneau, dans le Finistère[1]. Le parcours de cet officier nous est connu principalement par son dossier de Légion d’honneur, conservé aux Archives nationales, ainsi que par la reconnaissance optique de caractères disponible sur la presse en ligne[2]. Ces sources permettent de dessiner la carrière d’un aristocrate bien né et qu’un certain ethos familial semble promettre au métier des armes. Pour autant, ces prédispositions font-elles de Tanguy Le Gentil de Rosmorduc un bon officier supérieur ? Répondre à cette question exige bien entendu de la prudence tant, en la matière, toute certitude est à proscrire. Mais une telle interrogation est d’importance en ce qu’elle semble dessiner, comme par ricochet, le niveau du 48e RI en 1939.

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Une prosopographie aux rayons X (1901)

L’idée sous-tendant l’ouvrage que publie l’historien H. Joly est aussi simple qu’efficace : ausculter méthodiquement le destin des 180 élèves de la promotion 1901 de l’École polytechnique et, à partir de cette minutieuse prosopographie, proposer une analyse fine de cette jeunesse brillante et appelée, par la grâce d’un concours, à assurer les plus hautes fonctions[1]. Cette intention est d’ailleurs rappelée par la formule choc « Ils étaient l’élite de la Belle Époque. Qu’ont-ils accompli ?» figurant sur la couverture de l’ouvrage. En d’autres termes, il s’agit de vérifier « preuve à l’appui » si cette « noblesse républicaine » (p. 15) est bel et bien digne du piédestal sur lequel elle trône. C’est parce que l’excellence est une notion subjective (p. 24) que porter un tel regard critique est nécessaire.

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Jean Janvier lors de la venue à Rennes du maréchal Foch le 7 juillet 1921 (détail). Musée de Bretagne: 2005.0050.3.

Jean Janvier et l’Armée : la marque de « l’esprit militaire » ?

Les Souvenirs publiés par Jean Janvier sont une source bien connue. Publié par les Presses universitaires de Rennes, ce texte autobiographique de l’emblématique maire du chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine est accessible, gratuitement, depuis le début de l’année 2018, sur le portail OpenEditions Books. Les historiens de la Grande Guerre n’ignorent pas cette archive puisqu’elle donne un intéressant point de vue sur la vie municipale pendant le conflit, dans une ville confrontée à l’afflux de blessés, de réfugiés et de prisonniers ainsi qu’à une inflation galopante. Mais le fait militaire n’est pas présent dans ce récit composé à la première personne que lors de la séquence 1914-1918. Au contraire, l’Armée s’y révèle omniprésente, ce qui n’est pas sans interroger. Dès lors, il nous importera de bien faire la part des choses entre ce qui relève de l’inclination personnelle, puisque Jean Janvier confesse lui-même avoir « l’esprit militaire », et ce qui découle d’un cadre plus général, c’est-à-dire la centralité, y compris en Bretagne mais plus encore à Rennes, de l’institution dans cette France des années 1880-1914.

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Carte postale du canal de Panama (détail). Collection particulière.

1er juillet 1914 : l’inspecteur des Finances vannetais et le canal de Panama

Dans son édition du 1er juillet 1914, le quotidien catholique rennais L’Ouest-Eclair publie en première page une intéressante tribune qui, non signée, reprend un certain nombre de réflexions relatives à l’ouverture du canal de Panama formulées par un inspecteur des Finances du nom d’Etienne Dejean[1]. Cet article est stimulant à plus d’un titre. Quelques jours seulement après l’attentat de Sarajevo, il rappelle que la tension continentale n’accapare pas encore l’attention. De plus, il montre que le canal de Panama est désormais un enjeu géostratégique pour le commerce mondial et que, en d’autres termes, il cesse d’être lié à ce scandale éponyme synonyme de pertes financières importantes pour de nombreux épargnants, y compris bretons. Mais, une analyse minutieuse du propos de cet inspecteur des Finances interroge l’équilibre des forces à la veille de la Grande Guerre, l’océan Pacifique constituant par bien des égards un champ d’affrontements entre impérialismes.

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Jalons pour une culture professionnelle des combattants français de la Grande Guerre

Les modalités de déroulement du colloque « Culture & Fait guerrier » organisé les 1er et 2 octobre 2020 par l’IRSEM m’ont incité à publié sur ce carnet de recherche le verbatim de ma communication. Il s’agit d’une version très abrégée de ma thèse, consacrée au 47e régiment d’infanterie pendant la Première Guerre mondiale. Ce texte ne reprend en effet que quelques questionnements et réduit au minimum les exemples tirés des archives. De plus amples développements seront bien entendu disponibles dans le livre qui sera tiré de ce doctorat, volume qui est en cours de publication mais qui ne devrait malheureusement pas sortir avant plusieurs mois.

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Insigne du 35e RAD. La devise de l'unité est « Mourir en chantant ». Musée de Bretagne : 2010.0035.31.

14 juillet 1938 : accident du travail au 35e RAD

Les Archives municipales de Ploemeur conservent une passionnante liasse improprement – et pour une raison qui nous échappe – intitulée « Dossier Le Bruchec »[1]. Passionnants, les documents qu’elle contient permettent, dans le prolongement de nos travaux de thèse sur la culture professionnelle des combattants de la Première Guerre mondiale, d’approfondir pour les années 1930 le lien entre uniforme et travail[2]. Car c’est bien sous l’angle du « métier militaire » que les appelés envisagent leurs périodes sous les drapeaux, ce qui n’est pas sans mettre en lumière certains vides juridiques en termes de protection sociale.

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Couple de sonneurs (détail). Musée de Bretagne: 2007.0012.77.

Jean Choleau, les binious du 270e RI et la misère militaire

Le 38e numéro, daté du 4e trimestre 1931, d’An Oaled publie un intéressant témoignage concernant la musique du 270e RI, formation comportant pendant la Première Guerre mondiale des binious[1]. La chose pourra paraître surprenante pour une unité tenant garnison en Haute-Bretagne, elle n’en était pas moins déjà connue et, du reste, signalée par Y. Lagadec[2]. Pour autant, cet article, intéressant à plusieurs égards, permet de mieux comprendre la genèse de cette formation et de revenir sur les ambiguïtés et les frustrations d’un militant de l’Emsav, Jean Choleau.

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