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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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Georges Rovani : poilu parmi les célébrités combattantes

Ces « Mémoires d’un jeune soldat » nommé Georges Rovani sont intéressantes à plus d’un titre[1]. En premier lieu, il importe de souligner la qualité physique de ce livre : une belle édition, avec de gros caractères d’imprimerie afin que le texte soit accessible à tous les publics, y compris les moins bien voyants. C’est là une initiative qu’il faut saluer. Il faut également préciser que ce volume est le fruit du travail d’une étudiante de la filière Métiers du livre et éditions de Rennes 2, Bérénice Cressard. Ceci implique qu’il soit publié à titre associatif, et c’est du reste pour cela que j’en rends compte sur ce carnet de recherche alors qu’il n’a pas fait l’objet d’un service de presse. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. En effet, ce texte est avant tout une source extrêmement intéressante qui vient avantageusement enrichir le corpus déjà fort volumineux des témoignages d’anciens combattants de la Grande Guerre.

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Détail de la fiche matricule de recrutement. Arch. dép. I&V : 1 R 2182.1619.

Albert Henry : « intrépide et brave » fantassin du 47e RI

J’avais croisé dans le cadre de la thèse de doctorat que j’ai consacré au 47e régiment d’infanterie (RI) de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale la figure d’Albert Henry mais n’avais pas outre mesure détaillé son parcours. De manière assez contre-intuitive, c’était d’ailleurs moins sa trajectoire militaire que son milieu social d’origine qui avait attiré mon attention. En effet, celui qui est alors sergent, est présenté au printemps 1916 par le périodique malouin Le Salut comme étant « le fils de Mme Henry, propriétaire du magasin Aux marins bretons, rue Broussais à Saint-Malo »[1]. Mais, sollicité il y a peu par des descendants de ce fantassin, je me suis plongé plus précisément sur un parcours qui s’est révélé aussi riche qu’instructif malgré la maigreur des sources disponibles. En effet, si l’on fait exception d’une – par ailleurs plutôt dodue – fiche matricule de recrutement, c’est bien la disette documentaire qui règne en maîtresse. Il est vrai que le patronyme de cet individu n’aide pas et rend inutile le recours à la presse via la reconnaissance optique de caractères : entre une marque de « pâtés de foie gras » et le concepteur d’un modèle de canot de sauvetage, les occurrences sont trop nombreuses pour qu’un tel outil puisse être d’un quelconque secours[2].

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Barbelés dans le bois de Remières, au nord-est de Seicheprey, en Meurthe-et-Moselle (détail). La Contemporaine : VAL 153/061.

Le barbelé pour saisir la guerre dans sa complexité temporelle

L’histoire du barbelé en Grande Guerre est connue et il n’est vraisemblablement pas utile d’y revenir ici : tant son emploi que ses conséquences sur les opérations sont désormais bien appréhendés par l’historiographie[1]. F. Cochet, à qui l’on doit le concept de « système-tranchées », a d’ailleurs synthétisé récemment, et en quelques mots seulement, toute la complexité du warfare qui se développe sur le front ouest lors du premier conflit mondial : « entre la fin de l’année 1914 et le printemps 1918, la guerre connaît une situation militaire paradoxale : elle se technologise sans cesse mais, malgré cette sophistication technologique croissante, elle ne parvient pas à sortir des tranchées »[2]. C’est cette réalité d’un fil barbelé qui résiste à l’artillerie toujours plus puissante, aux gaz, aux chars d’assaut ou encore aux lance-flammes et aux mitrailleuses, que je souhaite interroger ici mais moins pour ce que cette ronce métallique dit du champ de bataille que pour ce qu’elle trahit des multiples temporalités qui régissent le fait militaire. Pour cela, j’opérerai en trois temps, d’abord celui de l’individu, puis celui des sociétés belligérantes avant, enfin, d’appréhender la simultanéité des couches chronologiques.

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Protéine de coronavirus. National Institutes of Health (NIH).

War studies et Covid-19

Je n’ai jamais cru en l’histoire immédiate. La très large non-disponibilité des sources et, plus encore, le manque de recul, empêchent à mon sens d’écrire l’histoire sitôt celle-ci déroulée. Certes, là n’est pas une opinion très populaire mais je l’assume pleinement, voire même la revendique. En effet, cet attendu méthodologique me parait encore plus vrai lorsque l’objet étudié est hors-normes, défiant l’entendement, comme la pandémie de Covid-19 que nous traversons depuis maintenant plus d’un an. Mais ceci ne signifie pas que l’histoire, en tant que science humaine et sociale, ne soit d’aucun recours pour tenter de comprendre ce que nous vivons. J’ai d’ailleurs décrit à plusieurs reprises sur ce carnet de recherches comment les War Studies pouvaient nous aider à mieux saisir cette pandémie tout en tentant de mettre en garde contre certains usages du passé, notamment relatifs à la Première Guerre mondiale. C’est cependant à la démarche inverse que je souhaite me livrer ici. En effet, de par sa durée et sa faculté à sans cesse repousser l’horizon d’attente qu’est la sortie de la crise sanitaire, le Covid-19 me semble nous donner quelques clefs pour mieux comprendre la séquence 1914-1918 sur au moins deux points : le rapport au temps ainsi qu’à la presse.

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