Archives par mot-clé : Disponibilité

Portrait de Louis Guérin publié le 21 juillet 1917 dans L'Ouest-Eclair.

Officier et garçon de café

Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?

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Carte postale. Collection particulière.

Quand un 47 en cache deux autres (en 1870)

Que le tableau de l’armée française de 1870 soit d’une rare complexité est chose entendue, surtout quand on vient le comparer à celui de « l’Armée nouvelle » fondée dans la décennie qui suit[1]. Point de tripartition en effet entre active, réserve et territoriale autour d’un même dépôt, comme à Saint-Malo par exemple avec les 47e et 247e RI ainsi que le 78e RIT, mais une succession d’unités renvoyant de plus à des régimes différents mais toutes liées par une législation – la loi Niel de 1868 – insuffisante et toujours mises sur le pied de guerre dans l’urgence[2]. Sans doute cette complexité a-t-elle pu rebuter un certain nombre d’auteurs, ce d’autant plus que la discipline semble par bien des égards désormais s’intéresser moins au fait guerrier qu’à ses représentations. D’où, par exemple, les travaux très stimulants de J.F. Lecaillon sur la mémoire de la guerre de 1870. Mais du point de vue de l’histoire de l’institution militaire, et notamment de ses régiments, le constat, dressé au moment du 150e anniversaire, demeure valide : les études sont rares et le plus souvent dépassées car trop souvent dans la droite ligne de textes publiés dans les années suivant le conflit[3]. Aussi, pour un panorama rapide à propos de la France de l’Ouest, et donc de la Bretagne, on ne pourra que renvoyer à l’article aujourd’hui classique du général Bertin publié… au moment du centenaire[4]. C’est dire donc si c’est bien une certaine forme de léthargie qui caractérise ce champ, quand bien même cette appellation pourrait ici être recevable. Il va sans dire que les quelques lignes qui vont suivre n’ont nullement la prétention de rebattre les cartes. Pour autant, nous aimerions à notre tour mettre en lumière la grande complexité de l’armée française de 1870-1871 en nous focalisant, comme on a pu le faire à propos de la Première Guerre mondiale, sur le 47e régiment. En effet, derrière cette unique appellation se retrouvent en réalité trois unités distinctes, aux parcours bien différents, et dont la portée heuristique est réelle.

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Vue panoramique de l'hôtel de la préfecture du Morbihan à Vannes (carte postale, début du XXe siècle). Musée de Bretagne : 970.0049.13949.

A propos de l’arrivée en Morbihan d’Alfred Roth (1909)

Aujourd’hui, le nom d’Alfred Roth n’évoque plus grand-chose. Seuls quelques érudits se rappellent que ce préfet du Morbihan trouve la mort pendant la bataille de la Somme, en tant que sous-lieutenant du 69e RI. C’est donc d’une figure du sacrifice pour la patrie dont il s’agit. Là est d’ailleurs le sens du buste qui est réalisé en son honneur à la fin de la Grande Guerre et qui, un siècle après les faits, trône toujours dans une des salles de la préfecture, à Vannes. Mais, la mémoire étant autant outil politique du temps présent qu’organisation de l’oubli, cette mise en lumière de cette glorieuse mort au champ d’honneur a aussi pour corollaire de plonger dans l’ombre l’action de ce représentant de l’État et, pour ce qui nous intéressera ici, la haine difficilement imaginable suscitée par l’arrivée de ce haut-fonctionnaire en Morbihan. En témoigne la presse, essentiellement morbihannaise, de la seconde partie de l’année 1909.

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Protéine de coronavirus. National Institutes of Health (NIH).

War studies et Covid-19

Je n’ai jamais cru en l’histoire immédiate. La très large non-disponibilité des sources et, plus encore, le manque de recul, empêchent à mon sens d’écrire l’histoire sitôt celle-ci déroulée. Certes, là n’est pas une opinion très populaire mais je l’assume pleinement, voire même la revendique. En effet, cet attendu méthodologique me parait encore plus vrai lorsque l’objet étudié est hors-normes, défiant l’entendement, comme la pandémie de Covid-19 que nous traversons depuis maintenant plus d’un an. Mais ceci ne signifie pas que l’histoire, en tant que science humaine et sociale, ne soit d’aucun recours pour tenter de comprendre ce que nous vivons. J’ai d’ailleurs décrit à plusieurs reprises sur ce carnet de recherches comment les War Studies pouvaient nous aider à mieux saisir cette pandémie tout en tentant de mettre en garde contre certains usages du passé, notamment relatifs à la Première Guerre mondiale. C’est cependant à la démarche inverse que je souhaite me livrer ici. En effet, de par sa durée et sa faculté à sans cesse repousser l’horizon d’attente qu’est la sortie de la crise sanitaire, le Covid-19 me semble nous donner quelques clefs pour mieux comprendre la séquence 1914-1918 sur au moins deux points : le rapport au temps ainsi qu’à la presse.

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Portrait de Georges Rivollet publié le 1er novembre 1934 par Le Journal. Georges Rivollet, ministre des Pensions, visite un cimetière militaire.

Georges Rivollet : le vaguemestre devenu ministre… et collabo

Joseph Le Barh et Pierre-Marie Lec’hvien ont tous deux en commun d’être des hommes d’église et d’être mobilisés au 47e régiment d‘infanterie de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale. Mais cette fraternité d’armes et de sacerdoce ne doit pas leurrer. En effet, c’est bien de deux trajectoires radicalement différentes dont il s’agit ici. Recteur de la paroisse de Sainte-Anne d’Auray, haut-lieu du souvenir de la Grande Guerre en Bretagne[1], Joseph Le Barh est assassiné par les Allemands, en tant qu’otage, le 5 août 1944[2]. Vicaire dans les Côtes-du-Nord, Pierre-Marie Lec’hvien trouve lui la mort 4 jours plus tard. Mais, proche de l’abbé Perrot et de la mouvance collaborationniste bretonne, il est liquidé par la résistance communiste[3]. Parcours radicalement opposés mais néanmoins uniques que ceux-ci ? Pas vraiment lorsqu’on compare l’itinéraire du parlementaire socialiste et résistant-déporté Albert Aubry à celui du ministre et collaborateur Georges Rivollet. Deux hommes qui portent tous les deux l’uniforme du 47e RI au début des années 1910, deux individus qui choisissent des voies radicalement différentes et, ce faisant, invitent à mettre en garde contre l’unité que pourrait suggérer l’idée de régiment. Ensemble comportant plus de 3 300 hommes en 1914, le régiment d’infanterie, malgré le singulier que suggère cette expression, constitue au contraire le reflet de la société qui lui donne naissance par la grâce de la conscription.

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