Archives par mot-clé : Culture professionnelle des combattants

13 octobre 1914 : Joseph Morel part au front

L’histoire est par bien des égards une discipline ingrate. Au cours de la décennie que j’ai consacrée au 47e RI de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale, j’ai pu appuyer mes recherches sur un vaste panorama de sources et, notamment, sur une quarantaine d’écrits combattants de toutes sortes : correspondances plus ou moins lacunaires, carnets ou mémoires[1]. Il en a résulté un sentiment diffus. En effet, j’étais certes content d’avoir pu amasser autant d’archives sur une seule et même unité mais, en même temps, étais – et par ailleurs reste – particulièrement conscient du caractère dérisoire de ce corpus. Ayant estimé le nombre d’individus ayant porté l’uniforme de cette unité entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918 à une dizaine de milliers, le thésaurus constitué équivaut à 0,4% de l’ensemble, soit largement de quoi interroger la représentativité de l’échantillon et, plus encore, inviter à la modestie quant à la portée des résultats obtenus. Mais il faut toutefois prendre garde à ne pas voir le verre trop vide tant la gestion du vide documentaire est un art propre à la discipline. F. Houdecek rappelle ainsi que les quelques 1 700 témoignages de soldats de la Grande Armée sur lesquels les historiens peuvent baser leurs travaux ne représentent que 0,07 % des effectifs, soit une portion encore plus dérisoire[2]. On comprendra donc aisément que la découverte de nouvelles archives privées de poilus du 47e RI, le plus souvent par l’intermédiaire de descendants de ces combattants, soit à chaque fois un moment excitant. Or, ces derniers mois, j’ai été particulièrement gâté puisque, grâce à ces familles, que je ne saurais d’ailleurs jamais trop remercier, j’ai pu approfondir les cas du sous-lieutenant Albert Henry et du commandant Gabriel Dufaure de Citres. Ces exemples montrent combien la connaissance biographique des fantassins d’un régiment pendant la Grande Guerre s’apparente à un véritable tonneau des danaïdes, même en l’absence d’archives du for privé. En témoignent sur ce carnet de recherches les notes récemment consacrées au capitaine Pierre Herambourg ou encore au soldat Albert Després, clerc de notaire qui présente la particularité d’avoir été condamné à mort deux fois. La découverte de ces nouvelles sources, de nature parfois différente, est toujours un moment précieux, permettant de confirmer des conclusions mais ouvrant aussi parfois de nouvelles perspectives. C’est ainsi que la question de la sélection des effectifs restant à Saint-Malo au début du mois d’août 1914, c’est-à-dire n’ayant pas l’honneur de partir pour le front afin de répondre à l’appel de la défense en armes de la patrie, s’est imposée avec une certaine récurrence à travers les figures de Gabriel Dufaure de Citres et Pierre Herambourg, mais aussi, plus récemment, grâce au carnet de Joseph Morel[3].

Continuer la lecture de 13 octobre 1914 : Joseph Morel part au front →

Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

Continuer la lecture de Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien →

Georges Rovani : poilu parmi les célébrités combattantes

Ces « Mémoires d’un jeune soldat » nommé Georges Rovani sont intéressantes à plus d’un titre[1]. En premier lieu, il importe de souligner la qualité physique de ce livre : une belle édition, avec de gros caractères d’imprimerie afin que le texte soit accessible à tous les publics, y compris les moins bien voyants. C’est là une initiative qu’il faut saluer. Il faut également préciser que ce volume est le fruit du travail d’une étudiante de la filière Métiers du livre et éditions de Rennes 2, Bérénice Cressard. Ceci implique qu’il soit publié à titre associatif, et c’est du reste pour cela que j’en rends compte sur ce carnet de recherche alors qu’il n’a pas fait l’objet d’un service de presse. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. En effet, ce texte est avant tout une source extrêmement intéressante qui vient avantageusement enrichir le corpus déjà fort volumineux des témoignages d’anciens combattants de la Grande Guerre.

Continuer la lecture de Georges Rovani : poilu parmi les célébrités combattantes →

Témoignage exceptionnel d’un brave parmi les braves

N’en déplaise aux bretonistes, la Bretagne dont il est question au sein de ce carnet de recherche, appréhendée à travers le fait militaire et guerrier essentiellement entre les années 1860 et 1962, n’a d’intérêt qu’à titre d’indice. Pour le dire autrement, ce n’est pas tant pour elle-même que la péninsule armoricaine me préoccupe que, dans une approche métonymique, pour ce qu’elle peut révéler à plus large échelle. Même lorsque le propos porte sur le sentiment régional et les questions identitaires, les mécanismes décrits n’ont de sens qu’en comparaison de ce que l’on peut observer ailleurs. Tout est dès lors question d’intensité… ce qui invite à détourner le regard de la pointe bretonne pour mieux comprendre ce qui s’y passe. L’historiographie s’est en effet intéressée au cours des années 2010 au fait régional en Grande Guerre et a, en conséquence, produit un certain nombre d’analyses portant sur des espaces de forte intensité tels que l’Alsace, la Corse et bien entendu la Bretagne, c’est-à-dire autant de cas où l’identité régionale sert de support à des mouvements politiques tout au long du XXe siècle[1]. Il est vrai que la granularité de ces phénomènes étant plus dense, ils sont aussi plus aisément saisissables. Mais, la contrepartie d’une telle démarche est que l’effort s’est très peu porté sur les espaces de plus faible intensité, c’est-à-dire où ce sentiment régional n’est peu ou pas l’objet de revendications politiques. D’où l’intérêt de la lecture de ces mémoires de Léon Pilpay, « brave parmi les braves » du 104e RI d’Argentan et paysan percheron né à Courcerault dans l’Orne[2].

Continuer la lecture de Témoignage exceptionnel d’un brave parmi les braves →

Le « métier » de poilu à Lyon !

Si proche et pourtant si éloignée de nous qu’elle finit par en devenir incompréhensible, la Première Guerre mondiale, la Grande Guerre, celle qui devait être la « der des ders », ne cesse de nous hanter. Comment ces hommes ont pu tenir pendant des mois au cours de cette invraisemblable tuerie, plongés dans l’horreur des tranchées ? Là est une question qui a irrigué toute l’historiographie de la Grande Guerre depuis plusieurs décennies et à laquelle aucune réponse définitive n’a pu être apportée[1]. D’où la nécessité de toujours continuer à interroger, dans le sillage d’un Centenaire aussi riche et stimulant que réussi, la séquence 1914-1918 pour proposer de nouveau regards sur les soldats de la Grande Guerre. D’où l’obligation, aussi, d’en repasser une nouvelle fois par les archives, de nous replonger dans les témoignages, les correspondances…

Continuer la lecture de Le « métier » de poilu à Lyon ! →

Un dictionnaire à connaître

Devenu trop rare ces dernières années et manquant singulièrement à une historiographie du fait guerrier qui oublie trop souvent les armées, R. Porte publie un utile Dictionnaire d’histoire militaire de la France dont on ne peut que conseiller la lecture tant il s’agit là d’un usuel de grande qualité, et qui rendra maints services[1]. Rassemblant plus de 780 notices, l’ouvrage est dense tout en proposant des entrées diversifiées (les hommes, les lieux, les événements, les organisations, les armes) ainsi que des définitions claires et accessibles au plus grand nombre. Synthèse très pédagogique de décennies de lecture et d’une pratique intense des archives, le volume permet de faire le point sur des points aussi divers que les grades ainsi que quelques batailles emblématiques, des éléments de matériel ou encore quelques grands noms. Le tout pour 23€, somme pour le moins raisonnable et qui souligne le savoir-faire d’un éditeur dont on connaît l’aptitude à proposer des ouvrages originaux à un tarif raisonnable. 

Continuer la lecture de Un dictionnaire à connaître →

Maurice Gastelier, combattant de basse-intensité ?

Publiée aux Presses universitaires de Rennes avec une introduction de Yann Lagadec, cette correspondance du paysan briard Maurice Gastellier, que la Grande Guerre trouve sous l’uniforme du 76e RI de Coulommiers en train de faire son service militaire avant d’être affecté à partir de 1916 au 19e RI de Brest, est une archive pour le moins paradoxale[1]. En effet, ici, point de plume détaillant minutieusement le champ de bataille, narrant avec talent la campagne en cours et rendant compte avec une puissance quasiment littéraire du conflit en cours. Ramassées, maladroites, témoignant d’une maîtrise relative de la langue, ces lettres n’offrent strictement aucun plaisir de lecture et n’évoquent d’ailleurs pas tant que cela la guerre. Or c’est justement cela qui les rend intéressantes : en effet, ce sont des archives comme celles-ci, et non les proses de combattants comme Barthas, Maufrais, Jünger ou en encore Barbusse, qui sont à l’évidence représentatives de ce qu’est le poilu moyen, surtout dans l’infanterie, arme non spécialisée dont on sait la propension à recruter dans les rangs de la paysannerie[2]. Il en résulte une portée heuristique qui, par bien des égards, interroge l’aptitude de l’histoire en tant que science sociale à saisir les phénomènes de basse intensité.

Continuer la lecture de Maurice Gastelier, combattant de basse-intensité ? →

Carte postale. Collection particulière.

S’assurer sur la vie… en temps de guerre ?

En parcourant le recueil des actes administratifs de la préfecture du Morbihan pour l’année 1914, mon œil a été attiré par une communication du préfet Alfred Roth datée du 29 août 1914, jour de la bataille de Guise et donc période pour le moins critique pour les armées françaises, relative aux « assurances sur la vie »[1]. Le premier paragraphe de ce texte dit tout l’enjeu des mesures prises par le gouvernement et dont se fait écho le représentant de l’État dans ce département : « Presque toutes les polices d’assurances sur la vie stipulent que si l’assuré est appelé à prendre part à une guerre contre une puissance étrangère, l’assurance est suspendue de plein droit du jour où le titulaire est entré en campagne, non seulement pendant toute la durée de la guerre mais encore pendant un délai de huit mois à compter de la cessation définitive des hostilités ». Il n’est dès lors pas difficile de déceler l’injonction contradictoire qui pèserait sur les individus concernés par de tels contrats, pris qu’ils seraient entre ce que leur dicte d’une part leurs polices d’assurance, d’autre part leur devoirs de citoyen. Pour autant, là encore, les acquis de J.-J. Becker ne semblent pas devoir être bouleversés par cette situation : non seulement la guerre apparaît très clairement identifiée, et ce dès les premiers jours, comme étant un risque potentiellement mortel, d’où le mythe d’un départ en campagne « la fleur au fusil », mais le consentement patriotique semble avoir primé sur bien des intérêts particuliers[2]. On ne connaît en effet pas de cas d’insoumission motivée par les dispositions d’un contrat d’assurance sur la vie… Mais il n’en demeure pas moins qu’il y a là, de toute évidence, un sujet.

Continuer la lecture de S’assurer sur la vie… en temps de guerre ? →

Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Perpétuer les liens hiérarchiques au-delà des tranchées

Ce sont deux cartes postales égarées dans un fonds d’archives pas nécessairement destiné à les conserver[1]. Deux « Correspondances des Armées de la République » datant, la première de septembre, la seconde de novembre 1915, et qui ont dû paraître à l’essentiel des lecteurs ayant commandé ce carton bien insignifiantes. Tous deux adressés au préfet du Morbihan d’alors, Alfred Roth, ces deux brefs courriers sont pourtant d’un grand intérêt pour qui s’intéresse aux liens entre expérience combattante et rapport au travail. Dans le cadre de ma thèse de doctorat, j’ai montré combien l’idée d’un « métier militaire », métier dicté par l’impératif de la défense en armes de la patrie, permet de renouveler les grilles de lectures relatives à l’endurance des sociétés en guerre en ajoutant au répertoire d’analyse un niveau supplémentaire de compréhension[2]. Mais ici, c’est d’une autre facette de la culture professionnelle des combattants dont il s’agit, celle qui relie les poilus à leur métier et leur environnement professionnel du temps de paix.

Continuer la lecture de Perpétuer les liens hiérarchiques au-delà des tranchées →

La boite à idées sociologiques

On me reprochera sans doute mon enthousiasme mais tant pis, j’écris ce que je pense : l’ouvrage que J. Soeters consacre à la sociologie militaire et que viennent de publier les Presses universitaires de Rennes est non seulement appelé à devenir un classique mais un outil indispensable pour quiconque s’adonne aux War Studies, y compris pour ce qui concerne l’histoire[1]. Certes, dans ce domaine, des auteurs comme F. Rousseau ont déjà ouvert depuis quelques années le champ des possibles, allant même jusqu’à postuler les fondements théoriques d’une nouvelle pratique réconciliant d’une certaine manière Charles Seignobos et François Simiand, la sociohistoire[2]. Mais à dire vrai, la focale paraissait trop peu ouverte, réduisant notamment trop souvent le fait militaire à la seule expérience de la caserne, pour complètement convaincre. Avec ce manuel astucieusement composé en 16 chapitres articulés autour d’un auteur classique, le lecteur dispose désormais d’une véritable boite à idées permettant de puiser dans le répertoire d’action sociologique, entendu au sens le plus large puisqu’engobant des analyses émanant d’anthropologues, d’ethnologues et même de politistes (p. 21), pour ainsi interroger à nouveau frais bien des objets d’histoire.

Continuer la lecture de La boite à idées sociologiques →

Quelques réflexions sur l’indexation collaborative à partir de la prosopographie d’un régiment dans la Grande Guerre

J’ai eu l’honneur et le privilège d’être invité par la Caverne du Dragon et F. Viltart à participer à une journée d’études intitulée 14-18 sur le web : Archives en ligne & généalogie. À cette occasion, j’ai pu revenir sur l’expérience accumulée au cours de ma thèse sur deux types d’archives, la fiche de mort pour la France d’une part, la fiche matricule de recrutement d’autre part. Ceci m’a permis de revenir sur le manque fondamental d’intérêt que porte l’histoire académique à ces sources, la discipline tendant à privilégier l’histoire de la guerre au détriment de celle des armées. Dès lors, il n’est pas étonnant que l’indexation collaborative – celle engagée par le défi 1 jour 1 poilu pour les fiches de morts pour la France mais aussi les programmes en cours se rapportant aux fiches matricules de recrutement – échappe complètement à la recherche universitaire, quand bien même celle-ci se piquerait d’humanités dites numériques. Pourtant, il y a là une pratique nouvelle qui, à mon humble avis, doit intéresser les sciences sociales bien au-delà des éventuelles retombées historiographiques qu’il y a en attendre.

Continuer la lecture de Quelques réflexions sur l’indexation collaborative à partir de la prosopographie d’un régiment dans la Grande Guerre →

Les temps des sorties de guerre

Que la question des sorties de guerre soit complexe relève truisme. Si la thèse aujourd’hui classique de B. Cabanes a véritablement inventé ce champ d’études, en prenant appui sur la Première Guerre mondiale, elle ne l’a nullement circonscrit, bien au contraire[1]. Le problème du temps, ou plus précisément des temps, reste ainsi entier. Si la sortie de guerre est une rupture avec le temps du conflit, l’entrée en paix ne renoue pas nécessairement avec la continuité ante bellum espérée par les acteurs et c’est précisément cette articulation qui continue à constituer un sacré défi à la discipline historique[2]. D’où l’intérêt de ce passionnant ouvrage collectif dirigé par M. de Oliveira, M. Derrien et E. Julien, volume d’actes d’un important colloque tenu à Lille en juin 2019 et publié dans l’excellente collection « War Studies » des Presses universitaires du Septentrion[3]. Particulièrement stimulantes, les riches contributions réunies dans ce livre invitent à de nombreux prolongements. C’est du reste précisément de quoi il s’agira dans cette rapide recension qui se focalisera, conformément à la ligne éditoriale de ce carnet de recherche, sur un espace particulier, la péninsule armoricaine.

Continuer la lecture de Les temps des sorties de guerre →

Quelques Bretons de Paris, et du 47e RI, au prisme des fiches matricules

Le cloisonnement des historiographies invite à réserver le plus souvent la fiche matricule de recrutement aux enquêtes consacrées au fait militaire et guerrier. Pourtant, la centralité de la caserne dans la France des années 1860-1962, et plus singulièrement pour ce qui m’intéresse ici, dans le cadre de ce carnet de recherche, la péninsule armoricaine, laisse entrevoir bien des possibilités. J’ai déjà eu l’occasion, lors des journées du Maitron tenues au mois de novembre 2021, d’exposer quelques pistes concernant l’étude du mouvement ouvrier et social au prisme de l’uniforme. C’est un autre champ que je souhaite investir ici, à partir des données amassées à l’occasion de la thèse de doctorat que j’ai consacrée au 47e RI de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale, celui de l’histoire des migrations[1]. En effet, cette enquête sur la culture professionnelle des combattants repose pour une large part sur un thésaurus élaboré à partir des fiches matricules de recrutement de 2 688 morts pour la France de cette unité au titre de la séquence 1914-1918[2]. Or ces documents comprennent un certain nombre d’informations qui permettent d’identifier des trajectoires migratoires et, dans le cadre de ce billet, leur influence ou non sur l’acquittement de l’impôt du sang pendant la Grande Guerre.

Continuer la lecture de Quelques Bretons de Paris, et du 47e RI, au prisme des fiches matricules →

Toujours à propos du fait militaire en 1972

10 ans après les accords d’Évian, il n’est pas difficile de voir combien la société française – et pour ce qui m’intéresse dans ces colonnes, bretonne – s’est éloignée du fait militaire. Mais pour saisir ce mouvement de fond, qui débute avec la fin de la guerre d’Algérie et s’achève, fondamentalement, avec la suppression du service national en 1997, il importe de sortir des casernes pour appréhender le corps social dans son ensemble. Cette tendance lourde, en effet, ne peut se comprendre que par le seul prisme de l’uniforme et du kaki de manière générale. C’est en réalité un processus global de civilianisation de la société française qui est à l’œuvre au cours de ce derniers tiers du XXe siècle.

Continuer la lecture de Toujours à propos du fait militaire en 1972 →

Le 47e RI, la Grande Guerre et l’idée de catastrophe

Le terme de catastrophe est relativement peu présent pendant la Première Guerre mondiale. On ne relève ainsi dans les colonnes de L’Ouest-Éclair que 418 occurrences de ce mot tout au long des 52 mois du conflit, contre 1 361 entre le 1er janvier 1909 et le 31 décembre 1913 et 882 entre le 1er janvier 1920 et le 31 décembre 1924. Pourtant, il ne fait pas de doute que celle qui devait être la der des ders et est à l’origine d’un profond pacifisme sans lequel il serait illusoire de vouloir comprendre la France des années 1920-1930, est une catastrophe. Que l’on en juge plutôt : un peu plus de 1 300 000 morts rien que pour l’armée française, soit une moyenne de 900 décès par jour à un rythme effarant de 37 par heure pendant 52 mois. Le 47e RI de Saint-Malo ne fait pas exception à cet effroyable bilan : 2 688 fantassins de cette unité sont titulaires de la mention « Mort pour la France » au titre de la Grande Guerre et, pourtant, le terme de « catastrophe » ne revient qu’exceptionnellement dans les archives, qu’il s’agisse de celles produites par l’unité ou par les combattants qui y servent. Moi-même, dans la thèse de doctorat que j’ai consacré à cette unité, je n’emploie que deux fois ce terme : une première fois en rappelant que Jean Carbonnel, un soldat de 2e classe incorporé au 47e RI le 17 août 1914 est un mineur du Pas-de-Calais ayant selon toute vraisemblance survécu à la « catastrophe de Courrières » en mars 1906 ; la seconde en citant un ouvrage de l’historien américain R. Hilberg : Exécuteurs, victimes, témoins. La Catastrophe juive 1933-1945[1]. La Grande Guerre ne serait donc pas une catastrophe, comme si la Seconde Guerre mondiale en avait par ricochet atténué l’atrocité ?

Continuer la lecture de Le 47e RI, la Grande Guerre et l’idée de catastrophe →

À propos de la sortie de la Grande Guerre

Curieux ouvrage que ce volume collectif dirigé par J.-P. Bled et J.-P. Deschodt et consacré aux conséquences de la Grande-Guerre sur une chronologie désormais bien connue, 1919-1923[1]. Offrant un vaste panorama centré sur les questions diplomatiques, économiques mais également culturelles et sociales, le livre manque pourtant singulièrement de liant. En effet, les communications ne sont pas regroupées en parties et le lecteur a rapidement l’impression d’un kaléidoscope d’articles à l’intérêt par ailleurs très inégal. Certes, là est une constante des volumes collectifs mais force est d’admettre que si ce livre comporte quelques très stimulants passages, il admet aussi des pages dont on est en droit de se demander s’il était bien opportun de les publier. Tour d’horizon d’un ouvrage foisonnant (plus de 600 pages) mais éminemment contrasté.

Continuer la lecture de À propos de la sortie de la Grande Guerre →

Jalons pour une culture professionnelle des combattants français de la Grande Guerre

Les modalités de déroulement du colloque « Culture & Fait guerrier » organisé les 1er et 2 octobre 2020 par l’IRSEM m’ont incité à publié sur ce carnet de recherche le verbatim de ma communication. Il s’agit d’une version très abrégée de ma thèse, consacrée au 47e régiment d’infanterie pendant la Première Guerre mondiale. Ce texte ne reprend en effet que quelques questionnements et réduit au minimum les exemples tirés des archives. De plus amples développements seront bien entendu disponibles dans le livre qui sera tiré de ce doctorat, volume qui est en cours de publication mais qui ne devrait malheureusement pas sortir avant plusieurs mois.

Continuer la lecture de Jalons pour une culture professionnelle des combattants français de la Grande Guerre →
Servant de pièce d'artillerie en Indochine, sans lieu ni date. Collection particulière.

Les 12 de Saint-Brieuc et le devoir militaire (11 mai 1950)

Le 11 mai 1950, un groupe de militants communiste s’oppose au passage en gare de Saint-Brieuc d’un train en provenance de Brest et transportant vers Rochefort des canons destinés au corps expéditionnaire français déployé en Indochine. Des sabotages sont commis sur du matériel ferroviaire et 12 « combattants de la Paix » sont arrêtés. Détenus pendant plusieurs mois à la prison de la Santé pour les hommes, à celle de la Petite Roquette pour les femmes, ces militants sont traduits devant le Tribunal militaire de Paris en janvier 1951. Peu connue, cette affaire est riche d’enseignements pour qui s’intéresse à l’intériorisation du devoir militaire au sein de la société bretonne.

Continuer la lecture de Les 12 de Saint-Brieuc et le devoir militaire (11 mai 1950) →

Intervention au colloque “Culture et fait guerrier”

Initialement prévu pour se dérouler le 23 juin 2020 et reporté pour cause de crise sanitaire, le colloque « Culture & fait guerrier » organisé dans le cadre du « séminaire jeunes chercheurs » de l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire aura lieu, en ligne, les 1er et 2 octobre 2020.

Le programme de cette manifestation est particulièrement riche et j’aurai pour ma part le plaisir et l’honneur d’intervenir dans un panel très relevé et notamment aux côtés de J.-P. Miller-Tremblay, doctorant dont les recherches sur l’ordre serré avaient captivé l’auditoire des journées d’études du réseau de jeunes chercheurs Une Plus Grande Guerre organisées à Nanterre au début de l’année 2019.

Continuer la lecture de Intervention au colloque “Culture et fait guerrier” →

De l’approche monographique avec la 13e DBLE

Le livre que publie H. Weill aux éditions Mareuil, ouvrage consacré aux Compagnons de la Libération de la 13e demi-brigade Légion étrangère (13e DBLE) ne relève pas à proprement parler de la science historique[1]. Pourvu d’un appareil critique réduit à la portion congrue, ce portrait collectif des 97 récipiendaires de cette prestigieuse décoration ayant combattu au sein de cette unité s’apparente plus à une galerie de – passionnantes – tranches de vies qu’à une étude problématisée comme sait en produire le monde académique. Il n’en demeure pas moins que l’auteur fait là œuvre utile – le style enlevé de ces quelques 300 pages séduira la plus grand nombre – mais surtout éminemment stimulante pour qui s’intéresse à la monographie en tant que genre.

Continuer la lecture de De l’approche monographique avec la 13e DBLE →
Protéine de coronavirus. National Institutes of Health (NIH).

Covid-19 et War Studies (2)

Le combat contre le Covid-19 n’a rien d’une guerre. Pour autant, cela ne signifie pas que les War Studies ne peuvent pas contribuer à une meilleure compréhension de la situation dans laquelle nous sommes plongés depuis maintenant plusieurs semaines. Bien au contraire. La Première Guerre mondiale, et tout particulièrement l’épidémie de grippe espagnole qui sévit en plusieurs vagues entre 1918 et 1921, constitue ainsi un utile point de référence pour permettre d’appréhender la crise totalement inédite à laquelle nous faisons face. Et ce pour au moins deux raisons.

Continuer la lecture de Covid-19 et War Studies (2) →

Breteillais de 39-40 et prisonniers de guerre

Sans vouloir rallumer ici de sempiternels débats sur la valeur du témoignage en histoire, force est néanmoins de constater à la lecture de ce passionnant livre composé par B. Monvoisin que l’écriture de guerre répond à des règles particulièrement absconses[1]. Publié par la commune de Breteil, cet ouvrage permet notamment de découvrir deux « carnets de guerre » se rapportant à la campagne 1939-1940 et ses suites, textes rédigés par deux soldats nés dans ce petit village d’Ille-et-Vilaine, à l’ouest de Rennes. Le premier est celui de Pierre Hubert, né en 1911 et mobilisé en septembre 1939 à la 3e section de Commis et ouvriers militaires d’administration. Le second est celui de Pierre Thébault, né en 1915 et mobilisé au 8e régiment d’infanterie caserné à Cherbourg. A ces deux carnets, B. Monvoisin adjoint toute une série d’extraits de mémoires ou de retranscriptions d’entretiens accordés par d’anciens combattants de 1940 fait prisonniers à l’issue de la Campagne de France. C’est dire donc la richesse d’un volume qui, de surcroît, présente l’intérêt d’être abondamment illustré.

Continuer la lecture de Breteillais de 39-40 et prisonniers de guerre →