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À propos de la « trahison » du comte Bernstorff

La fuite du télégramme Zimmermann, du nom du ministre allemand des Affaires étrangères proposant au Mexique l’aide de son pays dans le cadre d’une attaque des États-Unis, est de ces événements dont le retentissement est non seulement planétaire mais quasi instantané. À Nantes, Le Phare de la Loire affirme le 3 mars 1917, en première page et sur deux colonnes, que « le complot germano-mexicain exaspère les États-Unis »[1]. À Brest, La Dépêche avance le même jour, également en première page et sur deux colonnes, que « le peuple américain [est] contre l’Allemagne »[2]. Et, dans les deux cas, ces quotidiens citent leur source, à savoir l’agence « La Presse associée », autrement dit Associated Press. Or là n’est nullement un hasard et il est d’ailleurs intéressant de voir combien nombreux sont en France les journaux à reprendre les éléments diffusés par cette instance : Le Temps, L’œuvre, Le Petit parisien, Le Gaulois, La Lanterne, Le Figaro, Le Matin, La France militaire mais aussi L’Écho d’Alger, Le Petit provençal, le Journal du Cher, ou La Dépêche du Berry. La presse bretonne est donc à l’unisson et permet même de mesurer l’ampleur de l’onde de choc provoquée quelques jours plus tôt par Woodrow Wilson. C’est en effet le 28 février que le président américain transmet le Télégramme Zimmermann à Associated Press, document qui fait dès le lendemain, 1er mars 1917, la une des journaux américains[3].  Alors que l’entrée en guerre de l’Oncle Sam n’est pas encore actée, la Maison blanche se lance dans une vaste offensive médiatique, preuve s’il en fallait que l’idée d’une bellicosité hybride est à peu près aussi vieille que la guerre elle-même[4]. Que L’Ouest-Éclair dénonce le 2 mars 1917 en première page, sur la base d’informations d’Associated Press, la « main de l’Allemagne » n’a donc rien de surprenant. En revanche, ce qui l’est un peu plus, c’est la façon dont le quotidien de la rue du Pré-Botté insiste sur la responsabilité de l’ambassadeur d’Allemagne à Washington, allant même jusqu’à évoquer en titre « la traîtrise du comte Bernstorff »[5]. Une sévérité qui tranche avec l’indulgence avec laquelle une bonne partie de l’historiographie traite aujourd’hui ce diplomate.

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À qui sert l’épidémie de variole de 1870 ?

L’histoire de la mémoire du camp de Conlie est au moins aussi riche que celle du camp lui-même et mériterait à coup sûr une enquête à part entière. Pour s’en convaincre, on peut par exemple se reporter aux propos de l’association Koun Breizh qui, en 2023, entend « rendre hommage aux Bretons sacrifiés du camp de Conlie, mobilisés sur ordre de Gambetta lors de la guerre de 1870 »[1]. Dans un « projet de discours », un responsable de ce groupement dénonce un « lamentable abandon » et ne craint pas d’insister sur le sort de ces mobiles « sacrifiés sur l’autel viscéral du jacobinisme français ». Ce faisant, il ne recule devant aucun amalgame[2] :

« C’étaient (sic) par centaines, certains jours, que l’infirmerie les accueillait. Selon les données officielles, 173 sont morts dans le camp de Conlie. Ces données sont malheureusement incontrôlables, surtout quand on sait la chape de plomb mise par le gouvernement Gambetta sur l’affaire de Conlie. Ne pas oublier, non plus, tous ceux qui ont laissé leur peau des suites de ce camp de la mort. » [3]

Peu connue du grand public, Koun Breizh est pourtant une structure particulièrement vindicative et dont l’activisme vise à « développer une culture de projet au service de l’émancipation de notre peuple breton ». Dans ce cadre, Saint-Aubin du Cormier, Dixmude et pour ce qui nous intéresse ici Conlie, sont autant des lieux de mémoire que des supports pour tenter d’imposer un roman national. Or il est intéressant de remarquer que ce discours n’est pas sans contradictions. En effet, l’association fait reparaître à la fin des années 1990 L’Histoire du camp de Conlie que publie en 1913 Paul Talliez, volume très largement composé à partir du rapport d’Arthur de La Borderie présenté le 22 décembre 1872 à la Chambre dans le cadre de la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale[4]. Contre toute attente, ce texte livre une version beaucoup moins incisive de la situation sanitaire du camp, notamment en ce qui concerne la variole alors que cette maladie constitue bien souvent un des lieux-communs associés à Conlie. Dès lors, sans doute y a-t-il là matière à quelques réflexions.

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Pierre Lecerf, la FNACA et les racines du handisport

En tant qu’expérience sociale, le port de l’uniforme n’est pas sans témoigner d’un certain nombre de paradoxes. On ne compte plus les discours antimilitaristes assimilant la caserne à un lieu de perdition, où les conscrits sombrent dans une véritable faillite morale et cherchent volontiers à trouver le réconfort dans la dive bouteille[1]. Ancien saint-cyrien breveté mais démissionnaire et entré en politique, Adolphe Messimy en est un bon exemple. Dans le cadre des débats autour de la loi portant le service militaire à deux ans, finalement adoptée le 9 décembre 1905, il fustige ces casernes qui ne remplissent pas suffisamment leur rôle d’éducateur et « où les soldats, restés trop longtemps sous les drapeaux, s’apparentant à des soldats de métier qui ne font guère autre chose que de traîner leurs guêtres de cantines en cantines, de cabarets en cabarets, livrés à l’ oisiveté déprimante de la vie en garnison »[2].  Dans un autre genre, on connaît aussi les discours bretonistes imputant aux tranchées l’apprentissage de la boisson, manière de suggérer que l’uniforme, donc la France, rend alcoolique. Or le fait est que la caserne est non seulement un haut lieu d’éducation physique, nécessités de l’instruction obligent, mais que l’armée est un acteur méconnu de développement du sport de haut-niveau en France. Des disciplines comme l’escrime ou l’équitation ont d’ailleurs directement à voir avec « l’art de la guerre ». Mais celle-ci n’est également pas sans dommages sur les corps, plus encore au XXe siècle où l’industrialisation de la bellicosité mutile massivement les corps. L’exemple de Pierre Lecerf, blessé en Algérie en 1955 après avoir fait ses classes à Nantes et adhérent de la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA), montre combien le monde combattant est un acteur méconnu du développement du sport paralympique, ce même jusqu’à rapporter des Jeux de Tokyo une médaille d’argent en tir à l’arc.

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Prothèse ayant équipé Eugène Chotard. Cliché Alain Amet. Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

Les prothèses d’Eugène Chotard : de la mise en œuvre du droit à réparation

Parmi les très riches collections du Musée de Bretagne se trouvent deux prothèses d’avant-bras droit ayant appartenu à un mutilé de la Grande Guerre originaire de Pipriac, Eugène Chotard. La première, très sombre et passablement rouillée, est constituée d’une armature en métal venant s’embouter sur le moignon à l’aide d’un manchon en cuir[1]. La seconde, plus récente mais aussi plus élaborée, est plus claire et peut-être plus souple, plus confortable à l’usage[2]. C’est en tout cas ce que suggère le coton qui vient sans doute adoucir le contact entre le cuir et le fer d’une part, le moignon d’autre part. Le musée conserve également une fourchette, destinée à se fixer sur la prothèse – on distingue clairement un petit trou dans le manche devant, à l’évidence, servir de point de fixation – mais d’après le témoignage de la fille d’Eugène Chotard, celui s’en est très peu servi, ayant préféré apprendre à utiliser son autre main, en l’occurrence la gauche[3]. On notera néanmoins que ce couvert orthopédique est produit par la célèbre maison d’orfèvrerie Christofle. Cet ustensile en argent, renvoyant à un univers de luxe, contraste singulièrement avec les crochets métalliques destinés à être vissés sur la prothèse, outillage rudimentaire renvoyant à une image assez ancestrale du mutilé et laissant par ricochet deviner une importante perte des capacités de préhension[4]. Là est un détail à ne pas négliger pour un individu qui, lors de son passage devant le Conseil de révision, affirme exercer la profession de charron : un métier qui consiste en la conception, la fabrication et l’entretien de voitures en bois (carioles, charrettes…), ce qui par définition suppose d’avoir de(ux) bonnes mains[5]. C’est d’ailleurs à ce moment de la réflexion qu’on réalise que la main amovible que conserve aussi le Musée de Bretagne n’a à l’évidence qu’une fonction décorative, puisqu’alliage de cuir, de bois et de plastique, elle n’est pas articulée[6]. Elle comble le vide mais ne remplace pas les fonctionnalités du membre perdu. Faute de témoignage plus détaillé du mutilé quant à son amputation et sa prothèse, il n’est toutefois guère possible d’aller plus loin dans une histoire de ces objets et de leur usage. Mais, en revenant aux sources mêmes du parcours militaire d’Eugène Chotard, il est en revanche possible de deviner une chronologie de la prise en charge des « intérêts matériels et moraux » de cet ancien combattant, pour reprendre la formule consacrée, qui n’est pas sans interroger.

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Un chasseur alpin au prisme des Bretons : François Tisserand au Linge

On ne dira jamais assez combien les boites à livres sont des inventions précieuses, qui devraient être déclarées d’utilité publique. C’est ainsi en furetant dans un de ces ravissants refuges pour pages cherchant lecteurs que j’ai pu découvrir un ouvrage qui a immédiatement attiré mon attention, le témoignage de François Tisserand, chasseur alpin ayant notamment participé aux redoutables combats du Col du Linge, en 1915, dans les Vosges, sous l’uniforme des 30e et 70e bataillons[1]. Non seulement le volume est publié par une petite maison d’édition associative, ce qui rend probablement sa disponibilité assez relative, mais il porte sur une arme – les chasseurs alpins – et une portion de front – le col du Linge, dans les Vosges – dont j’ignore tout ou presque[2]. D’où le désir de se plonger dans ce volume et de voir en quoi l’expérience de guerre de ce Bressan diffère des Bretons que j’ai l’habitude d’étudier, et qui ne sont que rarement affectés au sein de ces troupes de montagne.

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Portrait de Louis Guérin publié le 21 juillet 1917 dans L'Ouest-Eclair.

Officier et garçon de café

Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?

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Saisir la Grande Guerre en couleurs : un défi pour l’historien

Cette anecdote résume bien le paradoxe des couleurs de la Grande Guerre. Conseiller scientifique pour un documentaire prévu pour être diffusé en prime time à l’occasion du 11 novembre 2024, j’ai vite saisi que la colorisation des archives s’imposait. La chaîne refusait en effet de proposer un film en noir et blanc à une heure de grande écoute, et cette contrainte était déjà acceptée par toute l’équipe de production. Restait donc à retrouver les couleurs de la Grande Guerre — une tâche bien plus ardue qu’il n’y paraît. Profitons d’ailleurs de l’occasion pour avancer l’idée que cette question est vraisemblablement très largement périmée puisqu’il est probable que l’injonction se pose en des termes très différents aujourd’hui. En effet, la réticence de l’historien – car ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un être structurellement réticent ! – porte probablement moins en 2026 sur la colorisation d’images que sur leur génération par une intelligence artificielle. Or, là encore, sans doute faut-il faire preuve de souplesse et se garder de tout rejet a priori de l’innovation, sauf à vouloir tomber absolument dans le piège de l’illusion technologique. L’historiographique de la Grande Guerre montre en effet combien la nécessaire illustration du conflit par et pour les organes de presse de l’époque pose déjà les termes d’une équation autrement plus complexe que la simple dichotomie « vrai / faux » pour faire intervenir des termes tels que « vraisemblable » ou « plausible »[1]. C’est dire donc si la question des couleurs doit être appréhendée dans un spectre éminemment subtil et qui, surtout et contrairement à ce que l’on veut trop souvent penser, n’a rien d’inédit.

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Albert Després : deux fois condamné à mort mais, plus encore, dégradé

Parmi les centaines de défunts que déplore le 47e RI pendant la Première Guerre mondiale figurent 4 individus au destin particulier, non pas morts pour la France mais tués par l’unité, précisément pour avoir manqué de la servir correctement : Léon Peyrical, François Denès, Toussaint Besnard et Louis Bellamy[1]. Bien compris, ces dossiers n’invitent à aucune précision supplémentaire sauf à rappeler qu’ils ne constituent, à l’évidence, que la face émergée d’un appareil coercitif beaucoup plus vaste et dont les effets peinent encore à être exactement cernés. Bien entendu, il ne s’agit pas de rejouer ici les termes de la dialectique entre contrainte et consentement, opposition historiographique qui a beaucoup contribué au renouvellement des connaissances mais qu’il convient aujourd’hui de dépasser au moyen de nouveaux schémas interprétatifs[2]. D’ailleurs, on remarquera que dans les 4 cas de figure évoqués plus haut, il ne s’agit pas tant de maintenir la relation d’autorité que les apparences une fois celle-ci rompue, la désobéissance étant manifeste[3]. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette logique ne cesse pas avec l’Armistice du 11 novembre 1918, bien au contraire. C’est ce que vient rappeler l’exemple d’Albert Després, clerc de notaire né à Saint-Servan en 1883, déclaré déserteur le 8 juin 1916 et condamné à mort le 11 août 1916, puis une nouvelle fois, le 25 juin 1919, trois jours donc avant la signature du Traité de Versailles[4].

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L’hyperbataille : passer par 1916 pour mieux comprendre 2026 ?

Est prêtée au grand historien allemand du XIXe siècle, très largement oublié du reste, Léopold van Ranke, cette ambition en apparence assez modeste : « On a attribué à l’histoire la mission de juger le passé, d’enseigner le monde contemporain pour servir aux années futures : notre tentative ne s’inscrit pas dans des missions aussi hautes ; elle cherche seulement à montrer comment les choses ont vraiment été ». Comment ne pas songer à cette « histoire dans le monde en ruines » exposée à Strasbourg, lors de la rentrée universitaire 1919, par Lucien Febvre ?[1] Pourtant, le propos est à maints égards ambivalent. D’un strict point de vue historiographique, il invite à n’en pas douter à nuancer la césure entre un XIXe siècle qui serait unanimement méthodique et un XXe entièrement influencé par les Annales et le temps long. Mais s’il est entendu que l’histoire ne doit pas être serve, il n’en demeure pas moins que l’utilité sociale de la discipline et, plus encore aujourd’hui à l’heure où les sciences humaines sont attaquées comme jamais, de celles et ceux qui la pratiquent, n’est pas une question complètement incongrue. Or il est difficile, justement, de ne pas y songer au regard du programme du fascinant colloque qui se tiendra au Mémorial de Verdun, les 2 et 3 avril 2026. En effet, « l’hyperbataille » qui caractériserait l’année 1916 ne constitue-t-elle pas, par ricochet, une grille de lecture puissamment stimulante pour tenter de saisir… 2026 ?

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Image extraite du film "1914, et soudain la guerre!" de Cédric Gruat. Tous droits réservés.

Rendez-vous sur France 5 le 26 octobre !

Je n’avais pas eu le temps de l’évoquer l’année dernière, lors de sa diffusion en prime time sur France 2 le 12 novembre 2024, mais l’excellent documentaire 1914, et soudain la guerre! réalisé par Cédric Gruat, co-produit par Roche Productions et l’ECPAD, film sur lequel j’ai eu le bonheur d’officier en tant que conseiller historique, sera rediffusé le 26 octobre prochain à 21.05 sur France 5. Du coup, sans doute est-ce le moment de revenir sur cette expérience par bien des égards enrichissante.

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Resituer les fusillés pour l’exemple dans une histoire quantitative

Il n’est pas utile de dire ici tout l’intérêt de l’ouvrage que l’historien F. Lostec consacre aux condamnées à mort pour faits de collaboration, volume paru il y a désormais quelques mois chez CNRS Éditions[1]. Non seulement ce livre s’impose déjà comme une référence incontournable en ce domaine mais, n’y connaissant pas grand-chose, je ne suis pas certain d’avoir les moyens de produire une recension digne de ce nom. Un point, toutefois m’a frappé : il s’agit d’un graphique publié page 76 et réalisé à partir de données produites pour le Compte général de l’administration de la justice criminelle, une source par ailleurs fascinante. Figurant une courbe donnant une tendance de 1826 à 1980, on y voit le nombre des condamnés hommes et femmes ainsi que le volume des exécutions. Or, il me semble que ce graphique constitue une source utile de réflexion pour qui s’intéresse aux « fusillés pour l’exemple » de la Grande Guerre.

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Image extraite du film "1914, et soudain la guerre!" de Cédric Gruat. Tous droits réservés.

Le 12 novembre c’est soirée TV !

Le 12 novembre prochain, France 2 diffusera en prime time, à 21h05, le documentaire 1914, et soudain la guerre ! réalisé par Cédric Gruat, film pour lequel j’ai eu l’honneur d’officier en tant que conseiller historique. Co-produit par Roche productions et l’ECPAD, et proposé dans le cadre des commémorations du 110e anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, ce documentaire bénéficie du concours d’un prestigieux narrateur, le célèbre acteur Vincent Lindon. S’il n’est pas toujours facile pour un historien d’évoluer au sein d’une si lourde machine, et de faire entendre un point de vue scientifique, ce beau film n’en est pas moins intéressant et, j’ai même la faiblesse de croire, à certains égards neuf.

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Conjuguer la commémoration au futur

Le faste ayant caractérisé les commémorations du 80e anniversaire de la Libération ne doit pas oblitérer notre faculté à analyser cette mise en scène du passé. C’est bien en effet le dernier avatar d’une série comportant déjà de nombreux épisodes, aux scénarios parfois pour le moins rocambolesques, qui s’est donné à voir ces derniers mois. Or qu’avons-nous pu observer à cette occasion ? Un pays inquiet. Un pays inquiet de la disparition des « témoins », se posant de ce fait la question du devenir même de la geste commémorative dans les années à venir. Interrogation absurde certes, comme l’ont parfaitement montré il y a dix ans les commémorations du centenaire de la Grande Guerre, 6 ans après le décès de Lazare Ponticelli, le dernier poilu, mais qui n’en dit pas moins une certaine crainte de l’avenir. D’où la tentation de se plonger dans le passé, quitte même parfois à le « reconstituer », ce qui passe le plus souvent par un processus d’édulcoration visant à le rendre rassurant… pour la cause ; d’où aussi le succès de la notion pour le moins élastique de « patrimoine » dont on sait qu’elle est tout aussi problématique. Le climat est à la conservation et les résultats de la séquence électorale du printemps 2024 n’ont pas montré autre chose. Les Français ont besoin d’être rassurés et la conservation – valeur sur laquelle prospère les revendications identitaires – qu’elle soit de gauche ou de droite, ravit quantité de suffrages. On ne pourra dès lors que féliciter les Archives départementales de la Manche pour l’organisation de cette stimulante journées d’études visant à réfléchir à l’avenir des commémorations du Débarquement de Normandie dans la perspective, encore lointaine, du prochain centenaire : une démarche aussi neuve qu’osée et, il faut bien le dire, hyper enthousiasmante. En espérant que des actes soient rapidement publiés tant il est certain qu’une trace de tels débats doit absolument être… conservée.

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Dick May, l’Orphelinat des armées et l’Union sacrée

C’est une curieuse diatribe que publie le 10 juin 1915, alors que l’armée française est engagée dans de grandes offensives en Artois et Champagne, L’Écho de Paris. Dans une tribune incisive, Maurice Barrès, homme de lettres, parlementaire, antidreyfusard engagé notamment à la Ligue des Patriotes, attaque de front l’Orphelinat des armées, œuvre destinée à venir aux enfants de poilus morts au champ d’honneur et fondée par une femme résolument engagée dans le combat social et l’éducation populaire, Dick May. L’académicien l’accuse en effet d’avoir réussi à convaincre les autorités de faire en sorte que les fonds récoltés à l’occasion de la Journée des orphelins qui doit se tenir 10 jours plus tard soient versés au bénéfice exclusif de son association, et ce au détriment d’autres œuvres comme celle « de la rue des Bons-Enfants » soutenue par l’archevêque de Paris. L’attaque frappe tant elle est particulièrement vive. Ainsi, l’Orphelinat des armées est décrit comme étant une œuvre partisane : elle « n’a pu s’entendre ni avec l’archevêque de Paris ni avec les représentants des organisations socialistes » et est à l’en croire « un groupement radical ». Or, pour Barrès, « il faut maintenir l’union sacrée autour des orphelins de la guerre, et les soustraire à la politique »[1]. Pour autant, si la posture résolument défensive est assurément un habile élément rhétorique destiné à emporter l’adhésion de l’opinion publique, celle-ci peut-elle vraiment être résumée à deux camps opposés : d’une part les partisans, d’autres part les adversaires de Dick May et de cette organisation de bienfaisance ? Autrement dit, chacun perçoit-il les logiques qui se cachent derrière cette défense (de la veuve et) de l’orphelin ? Car, si la presse est une source d’autant plus utile à l’historien qu’elle est de plus en plus aisément accessible, l’archive n’en demeure pas moins biaisée et impose, en conséquence, un certain nombre de précautions d’emploi[2]. En d’autres termes, l’erreur consisterait à faire du journal, et en l’occurrence de L’Écho de Paris, le miroir exact de la société française d’alors, comme si aucun phénomène déformant – la fameuse bulle médiatique – n’opérait, comme s’il n’existait de surcroît aucune disparité territoriale entre la capitale d’une part, la péninsule armoricaine d’une autre. Or la réalité apparaît beaucoup plus complexe, ne serait-ce que parce que la presse dite parisienne est lue en Bretagne, mais dans une proportion qu’il est toutefois difficile d’apprécier tant les archives sont elliptiques à ce propos. Il serait donc tout aussi absurde de postuler deux espaces publics hermétiques, sans sujets communs. Dès lors, s’intéresser à la polémique lancée par Maurice Barrès en juin 1915 contre Dick May, c’est d’une certaine manière tenter d’apprécier la géographie de cette désunion sacrée qui par bien des égards caractérise la société française de 1914-1918, population mue par l’impératif catégorique de défense de la patrie même si cette morale ne saurait arraser toutes les lignes de fractures et empêcher les acteurs de continuer à protéger, voire maximiser, leurs intérêts propres[3].

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Saisir le fait militaire et guerrier avec l’opinion publique ?

Sans doute pourrait-on se demander s’il est légitime pour ce carnet de recherche, essentiellement dédié au fait militaire et guerrier en Bretagne des années 1860 à 1962, de rendre compte de la brillante synthèse que consacrent T. Frinault, P. Karila-Cohen et É. Neveu à l’idée d’opinion publique[1]. La réponse est affirmative et tient essentiellement en deux éléments. Le premier consiste à rappeler que l’opinion publique, notion qui se rappelle avec tant d’insistance à nous qu’il est difficile de dire, dans le sillage d’un Pierre Bourdieu le plus souvent mal lu, qu’elle « n’existe pas » (p. 13), est un des concepts les plus difficiles qui soit à employer en sciences sociales. Or c’est précisément sous l’angle de ces dernières que j’entends ici rendre compte du fait militaire et guerrier en Bretagne des années 1860 à 1962. Ce qui signifie que, pour ne citer qu’un exemple, s’interroger sur la présence de l’uniforme dans cet espace en 1972, 10 ans donc après la fin de la guerre d’Algérie pour mieux, par contraste, tenter de dégager les spécificités de la période qui focalise mes préoccupations, c’est confronter les armées, en tant qu’institution et tout ce qu’elles peuvent représenter, à l’idée d’opinion publique. D’où l’impérieuse nécessité de préciser ce que l’on entend par là. Le deuxième point à formuler consiste à remarquer qu’on a jusqu’à présent jamais vu de guerre sans combattants, ce qui suppose une opinion publique a minima favorable au dit conflit. Certes, on pourra discuter du périmètre de cette opinion, voir de la fabrique du consentement qui s’observe à cette occasion (p. 152), mais il n’en demeure pas moins que cette réalité impose de bien définir le terme du sujet. Ce à quoi s’emploie de manière magistrale cet ouvrage.

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Carte postale. Collection particulière.

S’assurer sur la vie… en temps de guerre ?

En parcourant le recueil des actes administratifs de la préfecture du Morbihan pour l’année 1914, mon œil a été attiré par une communication du préfet Alfred Roth datée du 29 août 1914, jour de la bataille de Guise et donc période pour le moins critique pour les armées françaises, relative aux « assurances sur la vie »[1]. Le premier paragraphe de ce texte dit tout l’enjeu des mesures prises par le gouvernement et dont se fait écho le représentant de l’État dans ce département : « Presque toutes les polices d’assurances sur la vie stipulent que si l’assuré est appelé à prendre part à une guerre contre une puissance étrangère, l’assurance est suspendue de plein droit du jour où le titulaire est entré en campagne, non seulement pendant toute la durée de la guerre mais encore pendant un délai de huit mois à compter de la cessation définitive des hostilités ». Il n’est dès lors pas difficile de déceler l’injonction contradictoire qui pèserait sur les individus concernés par de tels contrats, pris qu’ils seraient entre ce que leur dicte d’une part leurs polices d’assurance, d’autre part leur devoirs de citoyen. Pour autant, là encore, les acquis de J.-J. Becker ne semblent pas devoir être bouleversés par cette situation : non seulement la guerre apparaît très clairement identifiée, et ce dès les premiers jours, comme étant un risque potentiellement mortel, d’où le mythe d’un départ en campagne « la fleur au fusil », mais le consentement patriotique semble avoir primé sur bien des intérêts particuliers[2]. On ne connaît en effet pas de cas d’insoumission motivée par les dispositions d’un contrat d’assurance sur la vie… Mais il n’en demeure pas moins qu’il y a là, de toute évidence, un sujet.

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Robert de Bailly et les pratiques historiennes discrètes

Il y aurait beaucoup à dire sur le fascinant concept de « pratiques discrètes » des historiens forgé par C. Muller et F. Clavert à propos du numérique[1]. On ne dira pas assez combien cette notion renvoyant aux usages quotidiens mais non verbalisés est essentielle en ce qu’elle permet de lever un voile éminemment important sur les conditions de la fabrique de l’histoire. Pour autant, je reste assez sceptique quant à la dissociation entre histoire « numérique » et « physique », la distinction ne me paraissant pas si évidente que cela. C’est d’ailleurs l’objet de ce billet que de tenter d’approfondir ce point en revenant sur une expérience récemment vécue par l’intermédiaire d’un officier que je ne parvenais pas à identifier, un certain lieutenant R. de Bailly commandant la 6/403e RI. En effet, par deux canaux différents, l’un « physique », l’autre « numérique », j’ai obtenu des informations me permettant de reconstituer le parcours de cet individu et me rappelant, en conséquence, combien l’histoire est une pratique où le collectif – numérique ou non – est chose essentielle[2].

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La République : une identité civile ?

Le volume que la grande historienne de la laïcité J. Lalouette consacre à « l’identité républicaine de la France » intéressera à n’en pas douter quiconque travaille sur l’histoire du fait militaire et guerrier en Bretagne de 1860 à 1962, même si le lien avec cette période peut ne pas paraître évident[1]. En effet, cette expression apparaît dans les années 1980. L’autrice souligne d’ailleurs combien celle-ci conduit à une nécessaire réflexion quant à l’unicité et l’indivisibilité de la République, réflexion qui permet d’historiciser les questions identitaires. D’une certaine manière, c’est de la mémoire de la Révolution et des stigmates de ce que certains historiens ont même qualifié de guerre civile de basse intensité dont il est question avec cette identité affirmée, ou au contraire combattue[2]. Mais ce que dit certainement le plus ce livre, c’est l’avancée du processus de civilianisation de la France du tournant du XXIe siècle. Il est en effet difficile de ne pas remarquer combien cette identité républicaine est conçue en dehors de l’uniforme et de la caserne : un comble quand on songe aux générations du feu qui, de 1870 à 1962, ont servi – exception faite de Vichy et des collaborateurs partis combattre pour le IIIe Reich – les armées de la République.

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Un chantier à rouvrir : Châteaudun (18 octobre 1870)

Maître de conférences associé en droit social à l’Université Paris-Descartes, P.-H. Zaidman fait paraître chez L’Harmattan une histoire de la bataille de Châteaudun qui a tout pour susciter l’appétit du lecteur[1]. Haut fait d’armes de la guerre de 1870, celle-ci est aujourd’hui plus connue pour son halo mémoriel qu’autre chose et un retour aux sources, à la manière de la nouvelle histoire du fait guerrier qui se pratique depuis le tournant des années 2000, est une perspective qui ne peut que réjouir. Las, juriste, l’auteur n’est pas historien et c’est en réalité un récit « fifres et tambours » pour reprendre les termes de J. Keegan, en quelque sorte pré-Anatomie de la bataille, qui nous est livré[2]. Les citations ne sont pas sourcées et encore moins mise en perspective, ce qui n’est bien entendu pas sans poser certains problèmes quant à la scientificité de ce volume[3]. Si la déception est réelle, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a rien à retirer de ce petit livre dont une des qualités est de rappeler qu’il y a là, à l’évidence, un sujet qui mérite d’être sérieusement réexaminé.

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Aux sources de ceux du Buhara

Précieux, le volume que publie I. Delabruyère-Neuschwander l’est à bien des égards[1]. Enquête menée par une fille de déporté-résistant sur le destin de son père pendant la Seconde Guerre mondiale, ce livre est aussi le fruit du travail d’une grande archiviste disposant d’une très vaste connaissance des fonds disponibles. Ce faisant, proposant un récit d’autant plus efficace qu’il est aussi écrit à la première personne, cet ouvrage réussit le tour de force de pouvoir contenter un très large public ; à savoir tant les familles désireuses de partir à la recherche d’un aïeul ayant eu un parcours similaire pendant la séquence 1940-1945 que les historiens les plus chevronnés. En effet, au fil de ces pages richement illustrées, c’est avant tout d’une remarquable sortie de source dont il s’agit : un exercice éminemment utile et mené ici avec brio.

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Correspondance des Armées de la République (détail). Collections Musée de Bretagne : 982.0001.30.

Perpétuer les liens hiérarchiques au-delà des tranchées

Ce sont deux cartes postales égarées dans un fonds d’archives pas nécessairement destiné à les conserver[1]. Deux « Correspondances des Armées de la République » datant, la première de septembre, la seconde de novembre 1915, et qui ont dû paraître à l’essentiel des lecteurs ayant commandé ce carton bien insignifiantes. Tous deux adressés au préfet du Morbihan d’alors, Alfred Roth, ces deux brefs courriers sont pourtant d’un grand intérêt pour qui s’intéresse aux liens entre expérience combattante et rapport au travail. Dans le cadre de ma thèse de doctorat, j’ai montré combien l’idée d’un « métier militaire », métier dicté par l’impératif de la défense en armes de la patrie, permet de renouveler les grilles de lectures relatives à l’endurance des sociétés en guerre en ajoutant au répertoire d’analyse un niveau supplémentaire de compréhension[2]. Mais ici, c’est d’une autre facette de la culture professionnelle des combattants dont il s’agit, celle qui relie les poilus à leur métier et leur environnement professionnel du temps de paix.

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Carte de Séoul (détail, 1890). MacLean Collection Map Library.

Des Bretons et de la Corée en 1866

L’expédition française menée en Corée à l’automne 1866 ne compte certainement pas parmi les faits d’armes les mieux ancrés dans la mémoire collective : ceci ne se discute même pas. Pour autant, le témoignage de la guerre de 1870, conservé au Service historique de la Défense et récemment publié, de Ferdinand Roze, fils du contre-amiral Pierre-Gustave Roze qui la mène, prouve qu’elle n’est pas complètement sans lendemain : non seulement cette descente est connue mais on lui en parle alors qu’il sert en tant fusilier-marin au fort de Montrouge, pendant le siège de Paris. Mieux encore pour ce qui nous intéresse dans le cadre de ce carnet de recherche essentiellement dédié à l’étude du fait militaire et guerrier en relation avec la péninsule armoricaine, cette affaire coréenne semble associée, au moins dans une certaine mesure, aux Bretons[1]. D’où l’idée d’essayer de mesurer ce que l’Hermine peut savoir en 1866 de cette incursion française au « Pays du matin calme ».

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Bristol adressé le 22 novembre 1917 par Joseph de Gouyon de Coipel au préfet du Morbihan (détail). Arch. dép. Morbihan : 3 M 293.

De l’art de (ne pas) raconter sa guerre : Joseph de Gouyon de Coipel

On ne dira jamais assez combien la sérendipité est chose absolument nécessaire quand on fait de la recherche[1]. Certes, il faut savoir terminer des dépouillements et achever une rédaction, tout particulièrement dans cet exercice rempli de figures imposées qu’est la thèse. Mais il faut aussi savoir lâcher prise, se laisser porter par les sources et les trouvailles glanées au hasard de cartons dont le contenu s’est différant de qui avait été subodoré au moment de la commande en salle de lecture. C’est précisément ce qui m’est arrivé alors que je travaillais sur les séances des Conseils d’arrondissement du département du Morbihan au lendemain de la Première Guerre mondiale. Dans une liasse, cotée 3 M 293, je suis tombé sur un carton de correspondance produit par le comte Joseph de Gouyon de Coipel, député du Morbihan, et adressé au préfet de ce même département. En quelques lignes, datant de la fin de l’année 1917, l’élu s’explique sur sa situation militaire et peine, à dire vrai, à masquer l’embarras qui semble être le sien. Face à une telle archive, difficile de ne pas commencer à cogiter…

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La réception « silencieusement sympathique » de Boulanger en Ille-et-Vilaine

Dans une magistrale synthèse récemment publiée aux éditions du CNRS, l’historien B. Joly est revenu en détail sur le parcours du général Georges Boulanger, en en donnant un portrait bien peu flatteur, et, surtout, en analysant le mouvement qui lui est associé, le boulangisme, présenté comme un des prémices du populisme[1]. Il a paru dès lors opportun de s’intéresser au voyage qu’effectue en Ille-et-Vilaine, les 8 et 9 juillet 1888, le fantasque officier tout juste reconverti en politique et d’examiner plus particulièrement la manière dont en rend compte la presse bretonne.

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Le Second Empire en Bretagne : un stimulant état des connaissances

Fruit du labeur des étudiants de l’Université du temps libre de Bretagne, cette synthèse sur le Second Empire dans la péninsule armoricaine publiée aux Presses universitaires de Rennes est doublement bienvenue[1]. D’abord parce que si la bibliographie sur le sujet est conséquente, elle n’en comporte pas moins un certain nombre d’angles morts qui rendent éminemment utile cet état des connaissances. Ensuite parce que les récentes menées identitaires autour de l’exposition Celtique ? du Musée de Bretagne ont rappelé combien le XIXe siècle est une période pour une large partie fantasmée . Conséquence malheureusement logique, elle sert de support à un récit victimaire non dénué d’arrière-pensées politiques, et en tout état de cause aux antipodes de ce que montre l’historiographie. C’est dire donc si cet ouvrage est précieux.

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De la dilatation des chronologies

Professeur à la prestigieuse Brandeis University, P. Jankowski livre avec ce volume publié aux éditions Passés composés une fresque comme seuls les anglo-saxons, ou presque, savent les écrire : un gigantesque panorama de l’hiver 1933 présenté comme un moment décisif, celui des origines de la Seconde Guerre mondiale[1]. De Londres à Washington en passant par Berlin, Paris, Moscou, Rome, Tokyo et surtout Genève, siège de la Société des Nations, le lecteur est emporté en 12 chapitres touffus[2] dans une période d’autant plus critique de l’histoire des relations internationales qu’elle est abordée dans une perspective « réaliste », c’est-à-dire où les États sont décrits comme étant « en lutte perpétuelle pour toujours plus de pouvoir, de sécurité ou d’avantages » (p. 11). On le voit, ce livre participe à n’en pas douter de ce mouvement de fond de l’historiographie qui consiste à dilater les chronologies pour d’une part, mieux saisir les sorties de guerre et les démobilisations culturelles, d’autre part mieux intégrer à la réflexion les prémices des conflits afin de mieux concilier histoire événementielle et temps long. Mais, ce faisant, c’est bien la question du point de bascule qui se pose alors avec insistance, interrogation à laquelle ce volume ne répond à mon humble avis pas suffisamment.

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Noblesse en Grande Guerre

J’avais beaucoup apprécié le Sang bleu dans les tranchées publié par B. Goujon chez Vendémiaire en 2015 et c’est avec un réel plaisir que je me suis plongé dans ce copieux volume qui en constitue un avantageux prolongement : le propos ne se focalise cette fois-ci plus sur les aristocrates au front mais sur leurs nobles épouses[1]. 7 ans plus tard on reprend donc (presque) les mêmes et on recommence en employant les recettes qui avaient déjà emporté l’adhésion, et notamment un souci renouvelé et particulièrement bien venu de l’administration de la preuve. Il en résulte, certes, un ouvrage touffu (plus de 900 pages), et dont la lecture est rendue particulièrement difficile par l’exaspérante habitude prise par les éditeurs de placer l’appareil critique en fin de volume, mais là est le prix à payer de la scientificité de la démonstration. Et celle-ci a son importance. En effet, le titre – Je Maintiendrai, leitmotiv emprunté à la comtesse Vigier – est un bon indice de la démarche de l’auteur, exercice qui consiste à appréhender l’agentivité d’un groupe social particulier face à l’épreuve que constitue la Première Guerre mondiale. Loin de se laisser écraser par le conflit, ces femmes tentent ce qu’elles peuvent pour préserver, voire maximiser leur position. Or si les moyens à leur disposition sont dans bien des cas sans commune mesure avec ce que l’on peut observer dans d’autres strates de la société, surface sociale, culturelle et économique oblige, cette intention n’a, elle, rien d’unique. Il en résulte, en filigrane, une mise en perspective subtile et nuancée de l’idée d’Union sacrée (p. 75).

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Portrait de Paul Féval publié le 20 mars 1887 en première page du Journal illustré (détail). Collections Musée de Bretagne : 887.0007.

Paul Féval, critique de l’armée française de 1870-1871 ?

Parmi les sources particulièrement difficiles d’emploi figurent les œuvres littéraires. Il est en effet très tentant de voir dans telle ou telle page une allusion au sujet sur lequel on entend travailler ce qui, en creux, souligne le risque de surinterprétation, d’extrapolation à partir de bribes, voir même de contresens. Car si la discipline historique consiste en une objectivation des subjectivités, elle ne peut procéder sur du vide. Pour pouvoir avancer qu’un roman, d’abord publié en feuilleton, comme Le Dernier vivant de Paul Féval, constitue par certains passages une critique acerbe de l’armée française de 1870 et de ses filières d’approvisionnement, il faut des preuves attestant que là est, véritablement, l’intention du romancier[1]. Or, en l’état actuel des connaissances, celles-ci manquent cruellement.

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À propos d’une guerre civile bretonne

Rares sont les ouvrages aussi stimulants que ce volume collectif dirigé, aux Presses universitaires de Rennes, par A. Rolland-Boulestreau et B. Michon et consacré aux mémoires des guerres civiles[1]. Si le propos part de la guerre de Vendée, il ne s’y limite aucunement et offre une histoire non seulement transnationale mais comparée. Ce faisant, les différents contributeurs, provenant d’horizons disciplinaires variés, invitent à de multiples et féconds prolongements dont il n’est pas possible de complètement rendre compte dans cette rapide recension. La fertile question des sorties de conflits, notamment traitée dans ce livre par S. Ledoux (p. 201-215), ne sera ainsi pas appréhendée. Aussi ne s’agira-t-il ici que de ce qui relève d’une part du périmètre de la notion de guerre civile, d’autre part de la construction des mémoires ; autant d’éléments qui seront abordés en rapport avec la péninsule armoricaine.

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Pierre-Louis Béchet et l’illusion biographique

Principalement connu grâce à un article de F. Mosser publié en 1972 dans les Bulletins de la Société polymathique du Morbihan, Pierre-Louis Béchet est une figure originale qui montre, dans le sillage des récents travaux de L. Le Gall, quel peuvent être les échos de la Commune dans un département comme le Morbihan[1]. Loin de la vulgate identitaire indexée sur Conlie, c’est en effet le reflet d’un département – et plus largement d’une péninsule armoricaine – pleinement connecté et intégré au monde de 1870-1871 qui émerge de cet itinéraire personnel, parcours de vie où se mêlent ascension sociale et, sans doute, maturation des idées politiques. Des trajectoires pas nécessairement évidentes à démêler pour l’historien et qui rappellent combien l’approche biographique peut en effet s’apparenter à « l’illusion » jadis décrite par P. Bourdieu[2].

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Les temps des sorties de guerre

Que la question des sorties de guerre soit complexe relève truisme. Si la thèse aujourd’hui classique de B. Cabanes a véritablement inventé ce champ d’études, en prenant appui sur la Première Guerre mondiale, elle ne l’a nullement circonscrit, bien au contraire[1]. Le problème du temps, ou plus précisément des temps, reste ainsi entier. Si la sortie de guerre est une rupture avec le temps du conflit, l’entrée en paix ne renoue pas nécessairement avec la continuité ante bellum espérée par les acteurs et c’est précisément cette articulation qui continue à constituer un sacré défi à la discipline historique[2]. D’où l’intérêt de ce passionnant ouvrage collectif dirigé par M. de Oliveira, M. Derrien et E. Julien, volume d’actes d’un important colloque tenu à Lille en juin 2019 et publié dans l’excellente collection « War Studies » des Presses universitaires du Septentrion[3]. Particulièrement stimulantes, les riches contributions réunies dans ce livre invitent à de nombreux prolongements. C’est du reste précisément de quoi il s’agira dans cette rapide recension qui se focalisera, conformément à la ligne éditoriale de ce carnet de recherche, sur un espace particulier, la péninsule armoricaine.

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Arch. dép. Morbihan : P 1244, télégramme reçu en préfecture du Morbihan le 30 juin 1915.

De la perception de l’archive sur l’impôt en Grande Guerre

La dimension financière de la Grande Guerre est un aspect fort négligé par l’historiographie, chose que l’on peut du reste regretter. Il y a bien les volumes publiés par le Comité pour l’histoire économique et financière de la France mais ces précieuses synthèses opèrent la plupart du temps dans un cadre national[1]. Pourtant, l’historien J.-L. Mastin a démontré il y a peu tout l’intérêt d’une focale resserrée pour mieux saisir la conduite des agents économiques, en l’occurrence les patrons de la place de Lille, entrepreneurs qui, pour ce qui nous intéressera ici, sont aussi des contribuables[2]. En ce qui concerne la péninsule armoricaine, je n’ai pas connaissance de travaux interrogeant la fiscalité et la perception des taxes et des impôts à l’exception des recherches de B. Touchelay sur la contribution exceptionnelle sur les bénéfices de guerre en Ille-et-Vilaine : c’est dire s’il s’agit là d’un territoire encore vierge[3]. C’est donc muni de ce seul constat, ou presque, que je me suis rendu aux Archives départementales du Morbihan pour sonder la série P, dévolue justement aux finances, au cadastre et aux postes. Si la séance ne s’est pas révélée aussi fructueuse que je l’espérais, elle n’en a pas moins délivré quelques enseignements qu’il n’est peut-être pas inutile de partager sur ce carnet de recherches.

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Barbelés dans le bois de Remières, au nord-est de Seicheprey, en Meurthe-et-Moselle (détail). La Contemporaine : VAL 153/061.

Le barbelé pour saisir la guerre dans sa complexité temporelle

L’histoire du barbelé en Grande Guerre est connue et il n’est vraisemblablement pas utile d’y revenir ici : tant son emploi que ses conséquences sur les opérations sont désormais bien appréhendés par l’historiographie[1]. F. Cochet, à qui l’on doit le concept de « système-tranchées », a d’ailleurs synthétisé récemment, et en quelques mots seulement, toute la complexité du warfare qui se développe sur le front ouest lors du premier conflit mondial : « entre la fin de l’année 1914 et le printemps 1918, la guerre connaît une situation militaire paradoxale : elle se technologise sans cesse mais, malgré cette sophistication technologique croissante, elle ne parvient pas à sortir des tranchées »[2]. C’est cette réalité d’un fil barbelé qui résiste à l’artillerie toujours plus puissante, aux gaz, aux chars d’assaut ou encore aux lance-flammes et aux mitrailleuses, que je souhaite interroger ici mais moins pour ce que cette ronce métallique dit du champ de bataille que pour ce qu’elle trahit des multiples temporalités qui régissent le fait militaire. Pour cela, j’opérerai en trois temps, d’abord celui de l’individu, puis celui des sociétés belligérantes avant, enfin, d’appréhender la simultanéité des couches chronologiques.

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