Archives par mot-clé : Campagne de Russie

À qui sert l’épidémie de variole de 1870 ?

L’histoire de la mémoire du camp de Conlie est au moins aussi riche que celle du camp lui-même et mériterait à coup sûr une enquête à part entière. Pour s’en convaincre, on peut par exemple se reporter aux propos de l’association Koun Breizh qui, en 2023, entend « rendre hommage aux Bretons sacrifiés du camp de Conlie, mobilisés sur ordre de Gambetta lors de la guerre de 1870 »[1]. Dans un « projet de discours », un responsable de ce groupement dénonce un « lamentable abandon » et ne craint pas d’insister sur le sort de ces mobiles « sacrifiés sur l’autel viscéral du jacobinisme français ». Ce faisant, il ne recule devant aucun amalgame[2] :

« C’étaient (sic) par centaines, certains jours, que l’infirmerie les accueillait. Selon les données officielles, 173 sont morts dans le camp de Conlie. Ces données sont malheureusement incontrôlables, surtout quand on sait la chape de plomb mise par le gouvernement Gambetta sur l’affaire de Conlie. Ne pas oublier, non plus, tous ceux qui ont laissé leur peau des suites de ce camp de la mort. » [3]

Peu connue du grand public, Koun Breizh est pourtant une structure particulièrement vindicative et dont l’activisme vise à « développer une culture de projet au service de l’émancipation de notre peuple breton ». Dans ce cadre, Saint-Aubin du Cormier, Dixmude et pour ce qui nous intéresse ici Conlie, sont autant des lieux de mémoire que des supports pour tenter d’imposer un roman national. Or il est intéressant de remarquer que ce discours n’est pas sans contradictions. En effet, l’association fait reparaître à la fin des années 1990 L’Histoire du camp de Conlie que publie en 1913 Paul Talliez, volume très largement composé à partir du rapport d’Arthur de La Borderie présenté le 22 décembre 1872 à la Chambre dans le cadre de la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale[4]. Contre toute attente, ce texte livre une version beaucoup moins incisive de la situation sanitaire du camp, notamment en ce qui concerne la variole alors que cette maladie constitue bien souvent un des lieux-communs associés à Conlie. Dès lors, sans doute y a-t-il là matière à quelques réflexions.

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Portrait de Paul Féval publié le 20 mars 1887 en première page du Journal illustré (détail). Collections Musée de Bretagne : 887.0007.

Paul Féval, critique de l’armée française de 1870-1871 ?

Parmi les sources particulièrement difficiles d’emploi figurent les œuvres littéraires. Il est en effet très tentant de voir dans telle ou telle page une allusion au sujet sur lequel on entend travailler ce qui, en creux, souligne le risque de surinterprétation, d’extrapolation à partir de bribes, voir même de contresens. Car si la discipline historique consiste en une objectivation des subjectivités, elle ne peut procéder sur du vide. Pour pouvoir avancer qu’un roman, d’abord publié en feuilleton, comme Le Dernier vivant de Paul Féval, constitue par certains passages une critique acerbe de l’armée française de 1870 et de ses filières d’approvisionnement, il faut des preuves attestant que là est, véritablement, l’intention du romancier[1]. Or, en l’état actuel des connaissances, celles-ci manquent cruellement.

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Une riche monographie départementale

La synthèse que J. Martin consacre aux excellentes éditions À l’ombre des mots relève d’une démarche dont on ne peut que regretter qu’elle ne soit pas plus en vogue tant elle est utile : une monographie du département des Côtes-du-Nord au XIXe siècle, exercice qui n’avait pas été mené depuis… 1926 ! (p. 11)[1] C’est dire s’il y a à apprendre dans ce volume, y compris pour qui s’intéresse au fait militaire et guerrier. Si celui-ci ne constitue pas le sujet premier de ce livre, le fait est que cet ouvrage y fait régulièrement référence, ce qui par ailleurs confirme sa centralité.

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De l’incapacité de 1870 à dire le monde de 1920

La scène se passe à Quimper, en la caserne La Tour d’Auvergne, où les vétérans de la guerre de 1870 se réunissent le 12 septembre 1920 pour leur congrès annuel. Comme un passage de témoin obligé d’une génération du feu à l’autre, le président de l’amicale, « en ouvrant la séance, […] dit que sa première parole sera pour exprimer au colonel Dizot, la fierté qu’éprouvent les vétérans en le voyant prendre place parmi eux et le remercie de la sympathie qu’il professe pour les vieux combattants de 1870 »[1]. On pourra toujours arguer d’une forme de courtoisie entre officiers, il n’en demeure pas mois que le symbole est très fort : le lieutenant-colonel Roudière, engagé volontaire fait prisonnier à Metz, rend hommage à l’officier commandant alors le 118e RI, régiment tenant garnison à Quimper et s’étant couvert de gloire pendant la Grande Guerre[2]. En d’autres termes, le vaincu d’hier s’incline devant le vainqueur du moment. En quelques mots est ainsi résumée toute l’ambiguïté du souvenir de la guerre de 1870 cinquante ans plus tard, au lendemain de la Grande Guerre[3]. Si celui-ci peine à s’imposer en 1920-1921, c’est bien entendu parce qu’il est occulté par le « souvenir écran » des tranchées[4]. Mais il n’y a pas que le poids des morts, des blessés – pour ne citer qu’un exemple, l’association des mutilés du canton de Malestroit revendique, à elle seule, en septembre 1920 pas moins de 350 membres[5]  – des veuves, bref du deuil, pour expliquer cette situation. La mémoire est l’outil politique du temps présent et si le souvenir de la guerre de 1870-1871 peine à s’imposer en ce début des années 1920, c’est qu’il échoue à dire le monde d’alors.

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