Archives par mot-clé : Association

Le fascisme italien en Bretagne

Le stimulant ouvrage collectif que P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna ont dirigé et consacré au fascisme italien en France de 1919 à 1945 est de ceux qu’il faut doublement connaître, pour des raisons scientifiques d’une part, d’autre part parce qu’il permet de rappeler ce que devraient être les termes du débat public[1]. Comment en effet ne pas remarquer que ce qualificatif est aujourd’hui dans toutes les conversations ou presque, les intentions de vote prêtées aux Rassemblement national suscitant des réactions revendiquant volontiers d’être « antifascistes ». Or, que l’on aime ou non les propositions de ce parti, force est de constater qu’il ne correspond pas à la définition d’une organisation fasciste. Au départ sont en effet les faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento, p. 17), « cellule de base » (p. 21) du Parti national fasciste bientôt doublée, dans tous les sens du terme, par l’appareil d’État (p. 21). L’origine du mouvement remonte au 23 mars 1919, jour de la fondation à Milan par Benito Mussolini des « Faisceaux italiens de combat formés de militants hostiles au socialisme, au libéralisme et au parlementarisme, déçus par le manque de concessions territoriales à l’Italie après la victoire mutilée de la Première Guerre mondiale » (p. 29). Or, en tant que structure partisane, le Rassemblement national est éloigné de cette organisation en ce qu’il repose sur une structure assez fragile et un capital militant restreint, tout du moins au regard des intentions de vote dont il est crédité à longueur de sondages. Il n’est bien entendu pas dans notre intention d’interroger la pertinence de l’importation d’un vocabulaire adapté au champ politique des années 1920-1930, époque du triomphe des partis de masse, pour décrire une ère sensiblement différente, celle de la démocratie d’opinion. La réponse est en réalité dans la question. Mais l’histoire a beau être une science sociale, démarche prétendument molle aux yeux de ses contempteurs, elle ne saurait être livrée à l’impressionnisme lexical et au manque de rigueur. Les mots ont non seulement un sens mais les définitions importent. Aussi les quelques lignes qui vont suivre se limiteront-elles à évaluer l’apport de l’ouvrage de P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna à la connaissance de l’influence du fascisme italien en Bretagne durant l’entre-deux-guerres.

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À qui sert l’épidémie de variole de 1870 ?

L’histoire de la mémoire du camp de Conlie est au moins aussi riche que celle du camp lui-même et mériterait à coup sûr une enquête à part entière. Pour s’en convaincre, on peut par exemple se reporter aux propos de l’association Koun Breizh qui, en 2023, entend « rendre hommage aux Bretons sacrifiés du camp de Conlie, mobilisés sur ordre de Gambetta lors de la guerre de 1870 »[1]. Dans un « projet de discours », un responsable de ce groupement dénonce un « lamentable abandon » et ne craint pas d’insister sur le sort de ces mobiles « sacrifiés sur l’autel viscéral du jacobinisme français ». Ce faisant, il ne recule devant aucun amalgame[2] :

« C’étaient (sic) par centaines, certains jours, que l’infirmerie les accueillait. Selon les données officielles, 173 sont morts dans le camp de Conlie. Ces données sont malheureusement incontrôlables, surtout quand on sait la chape de plomb mise par le gouvernement Gambetta sur l’affaire de Conlie. Ne pas oublier, non plus, tous ceux qui ont laissé leur peau des suites de ce camp de la mort. » [3]

Peu connue du grand public, Koun Breizh est pourtant une structure particulièrement vindicative et dont l’activisme vise à « développer une culture de projet au service de l’émancipation de notre peuple breton ». Dans ce cadre, Saint-Aubin du Cormier, Dixmude et pour ce qui nous intéresse ici Conlie, sont autant des lieux de mémoire que des supports pour tenter d’imposer un roman national. Or il est intéressant de remarquer que ce discours n’est pas sans contradictions. En effet, l’association fait reparaître à la fin des années 1990 L’Histoire du camp de Conlie que publie en 1913 Paul Talliez, volume très largement composé à partir du rapport d’Arthur de La Borderie présenté le 22 décembre 1872 à la Chambre dans le cadre de la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale[4]. Contre toute attente, ce texte livre une version beaucoup moins incisive de la situation sanitaire du camp, notamment en ce qui concerne la variole alors que cette maladie constitue bien souvent un des lieux-communs associés à Conlie. Dès lors, sans doute y a-t-il là matière à quelques réflexions.

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Prothèse ayant équipé Eugène Chotard. Cliché Alain Amet. Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

Les prothèses d’Eugène Chotard : de la mise en œuvre du droit à réparation

Parmi les très riches collections du Musée de Bretagne se trouvent deux prothèses d’avant-bras droit ayant appartenu à un mutilé de la Grande Guerre originaire de Pipriac, Eugène Chotard. La première, très sombre et passablement rouillée, est constituée d’une armature en métal venant s’embouter sur le moignon à l’aide d’un manchon en cuir[1]. La seconde, plus récente mais aussi plus élaborée, est plus claire et peut-être plus souple, plus confortable à l’usage[2]. C’est en tout cas ce que suggère le coton qui vient sans doute adoucir le contact entre le cuir et le fer d’une part, le moignon d’autre part. Le musée conserve également une fourchette, destinée à se fixer sur la prothèse – on distingue clairement un petit trou dans le manche devant, à l’évidence, servir de point de fixation – mais d’après le témoignage de la fille d’Eugène Chotard, celui s’en est très peu servi, ayant préféré apprendre à utiliser son autre main, en l’occurrence la gauche[3]. On notera néanmoins que ce couvert orthopédique est produit par la célèbre maison d’orfèvrerie Christofle. Cet ustensile en argent, renvoyant à un univers de luxe, contraste singulièrement avec les crochets métalliques destinés à être vissés sur la prothèse, outillage rudimentaire renvoyant à une image assez ancestrale du mutilé et laissant par ricochet deviner une importante perte des capacités de préhension[4]. Là est un détail à ne pas négliger pour un individu qui, lors de son passage devant le Conseil de révision, affirme exercer la profession de charron : un métier qui consiste en la conception, la fabrication et l’entretien de voitures en bois (carioles, charrettes…), ce qui par définition suppose d’avoir de(ux) bonnes mains[5]. C’est d’ailleurs à ce moment de la réflexion qu’on réalise que la main amovible que conserve aussi le Musée de Bretagne n’a à l’évidence qu’une fonction décorative, puisqu’alliage de cuir, de bois et de plastique, elle n’est pas articulée[6]. Elle comble le vide mais ne remplace pas les fonctionnalités du membre perdu. Faute de témoignage plus détaillé du mutilé quant à son amputation et sa prothèse, il n’est toutefois guère possible d’aller plus loin dans une histoire de ces objets et de leur usage. Mais, en revenant aux sources mêmes du parcours militaire d’Eugène Chotard, il est en revanche possible de deviner une chronologie de la prise en charge des « intérêts matériels et moraux » de cet ancien combattant, pour reprendre la formule consacrée, qui n’est pas sans interroger.

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Portrait de Louis Guérin publié le 21 juillet 1917 dans L'Ouest-Eclair.

Officier et garçon de café

Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?

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La guerre d’Algérie, locale et globale

Remarquablement construite et composée à partir d’impressionnants dépouillements d’archives, la synthèse qu’Y. Gourhand et H. Routhiau consacrent à la guerre d’Algérie en Loire-Atlantique est un ouvrage qu’il faut impérativement connaître[1]. Jouant parfaitement des échelles d’analyse, avec l’intention (réussie) de dépouiller local tout en pensant global (p. 16), sans négliger quelques pas de côté afin de dresser d’utiles comparaisons, les auteurs livrent une enquête d’autant plus précieuse qu’elle rappelle combien cette séquence 1954-1962 renvoie à une période charnière. En effet, il serait à première vue tentant de reléguer ce département dans un espace de faible intensité de la guerre d’Algérie du fait, notamment, d’une présence « nord-africaine » de faible ampleur mais également de contestations du conflit qui n’ont pas la vigueur que l’on peut observer, par exemple, en région parisienne. Or Y. Gourhand et H. Routhiau montrent avec cet ouvrage que la « guerre sans nom » est bel et bien un événement, en ce qu’elle définit un avant et un après, et s’accompagne de bouleversements majeurs[2].

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Les couleurs au menu de Meaux

L’université d’été du Musée de la Grande Guerre de Meaux est un rendez-vous qui, au début du mois de juillet, marque traditionnellement la fin de l’année académique. Mais, plus encore, cette manifestation, conçue généralement en écho avec l’exposition temporaire présentée par le Musée, permet de faire le point sur une thématique en associant, sous la houlette de l’historien F. Cochet, chercheurs venus d’horizons disciplinaires multiples et archivistes. En 2021, par exemple, c’était la narration du conflit qui était au programme quand, l’année dernière, les chevaux s’invitaient au menu. Le 4 juillet 2026, dans le sillage du splendide catalogue publié par les éditions LIBEL, ce sont les couleurs de la Grande Guerre qui seront au cœur des échanges : une thématique évidente, d’apparence simple et pourtant éminemment complexe et, pour tout dire, stimulante[1].

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Navarin : de la victoire manquée (1915) à la victoire oubliée (1918)

Le 47e Ri est fort lié à la Marne et à la Champagne, que cela soit du fait des terribles pertes consenties lors de l’offensive du 25 septembre 1915 puis les longs mois passés dans le secteur jusqu’à la fin du printemps 1916, ou par les combats de l’été 1918, ceux-là même qui conduisent à l’Armistice du 11 novembre, sans oublier bien entendu le « miracle » de septembre 1914 et les assauts sur le fort de la Pompelle. Pour autant, évoquer l’histoire de cette unité sur cette portion illustre du front de la Grande de Guerre n’est pas chose aussi aisée qu’il n’y paraît. Reposant sur la critique interne et externe des sources, la méthode historique est assurément indissociable de la découverte d’archives. Mais cette science sociale ne saurait se limiter à un répertoire d’action s’incarnant, peu ou prou, en un inventaire documentaire méticuleusement rédigé par des archivistes-paléographes. Réduire l’opération historique à une simple mécanique reviendrait à oublier que ce processus est non seulement autrement plus complexe mais faillible, ce qui implique que la découverte de sources ne va pas nécessairement de soi. Pour le dire autrement, s’il est essentiel de disposer d’une documentation sur laquelle forger une réflexion, encore faut-il, pour que la construction intellectuelle puisse germer, que ce matériau « parle », c’est-à-dire qu’il évoque quelque chose au cerveau du chercheur. C’est précisément là que réside la complexité de la démarche puisque l’esprit humain n’est pas sans failles, loin de là.

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Le capitaine Pierre Herambourg, instructeur de la guerre d’avant ?

Le quotidien catholique La Croix annonce, dans son édition du 19 octobre 1916, la mort du chef de bataillon Herambourg[1]. Cet officier succombe en effet quelques jours plus tôt, le 28 septembre 1916, à ses blessures, au Quesnel, dans la Somme[2]. Un tel article constitue une source intéressante à plus d’un titre. En effet, cette nécrologie montre combien l’Église met en avant « ses » morts pendant le conflit, en d’autres termes expose La Preuve du sang de manière à contrer la « rumeur infâme ». Il est ainsi bien rappelé que le défunt est avant le conflit engagé au sein d’une association familiale catholique et, plus encore, qu’il est le frère du « R.P. Prieur de la Trappe de Bricquebec ». Ce faisant, et à rebours d’une « Union sacrée » qui ne doit pas leurrer, il s’agit de suggérer que l’effort de guerre est moins mené par Marianne que par la « fille aînée de l’Eglise ». Il est à cet égard intéressant de noter que, d’après une citation d’un officier – anonyme – reproduite dans ce journal, c’est à son « pays » que se consacre ce militaire de carrière, pas à la République… Mais cette grille de lecture très politique en appelle également une autre, plus strictement militaire cette fois-ci. Car la trajectoire de cet officier est aussi celle d’un individu qui, effectuant toute sa carrière au 47e RI, et même un peu plus du reste, sort du rang jusqu’à devenir officier supérieur et connaître une réussite qui n’est pas sans faire songer… à la méritocratie républicaine.

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François Mitterrand et la FNACA

Le monument aux morts de Château-Chinon, modeste sous-préfecture de la Nièvre, n’est pas de ceux qui frappent de prime abord. Un modeste obélisque réhaussé d’un coq en bronze et auquel est adjoint une palme du même alliage : la symbolique est aussi classique que modeste et dit avant tout les ressources financières limitées d’une commune rurale. L’observateur consciencieux aura d’ailleurs remarqué la plaque qui figure sur le pilier et qui indique que cet édifice fait en réalité fonction de monuments aux morts pour deux communes, Château-Chinon ville et Château-Chinon campagne, celle-ci étant située à une paire de kilomètres en contrebas, dans la campagne morvandelle. L’historien H. Moisan, dans une synthèse sur les monuments aux morts de la Nièvre parue à la fin des années 1990, est d’ailleurs revenu sur les difficultés rencontrées par les deux collectivités locales pour assurer le montage financier permettant l’érection de cet édifice[1]. Mais il est un autre détail qui interpelle, la manière dont est inscrite le nom de Georges Buteau. En effet, c’est en tant que mort en Indochine que figure sur cet obélisque cet individu né à Château-Chinon ville le 7 octobre 1926, ayant résidé en cette commune, et qui y est également inhumé[2]. Or, c’est bien au titre de la guerre d’Algérie qu’il est titulaire de la mention « mort pour la France ».

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1870 : la mémoire désormais inutile ?

C’est un ouvrage fort bienvenu que cette synthèse sur l’histoire de la mémoire de la guerre de 1870 que vient de faire paraître J.-F. Lecaillon[1]. Publiée par un spécialiste d’histoire culturelle doublé d’un excellent connaisseur de ce conflit, cette enquête est assurément destinée à occuper une place de choix dans les bibliothèques. Alors qu’il est aujourd’hui de bon ton de s’offusquer de la perte de mémoire, énième syndrome d’un déclin qui serait désormais inéluctable,  J.-F. Lecaillon rappelle en prenant appui sur les neurosciences que l’oubli est chose non seulement naturelle mais nécessaire (p. 10). Aussi, mis à part les cas relevant de logiques de chocs post-traumatiques, le souvenir doit être pensé dans le cadre de ses différentes fonctions, le pluriel s’imposant ici du fait de la nécessaire perspective diachronique inhérente à la démarche historienne. Or là est précisément l’objet de ce livre, à savoir exposer la manière dont les Français ont perçu et raconté les faits relatifs à la guerre de 1870 et « cerner les variations dans le temps et dans l’espace » de ces différents récits (p. 17). Ce faisant, se distinguent deux grandes périodes qui, toutes deux, conduisent assez naturellement à des questionnements différents. Si avant 1914 il va de soi d’interroger l’idée de Revanche, après 1919 c’est bien la possibilité de l’expression d’une mémoire dans un contexte hautement concurrentiel qui s’impose.

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Le théâtre municipal de Rennes (sans date). Collections Musée de Bretagne : 956.0002.722.

La soirée de gala des amputés

Le programme de la « soirée de gala » du IXe congrès national de la Fédération des amputés de guerre de France qui se tient à Rennes le 4 juin 1938 pourrait paraître par bien des égards comme relevant de l’anecdote[1]. Pourtant, c’est une archive précieuse pour qui s’intéresse au fait militaire et guerrier ainsi qu’aux identités régionales, la « bretonnité » de l’événement étant résolument mise en avant par les organisateurs. Surtout, c’est la seule source à notre disposition puisqu’à notre connaissance la presse, qu’il s’agisse du rennais L’Ouest-Éclair, de L’Union malouine et dinannaise, ou encore du nantais Le Phare de la Loire, n’en dit pas un mot. Précisons toutefois que cette rapide note ne saurait être tenue pour constituer une histoire globale de ce congrès, manifestation bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Eu égard au contexte dans lequel il se déroule, tant sur le plan intérieur, deux ans après les élections ayant porté le Front populaire au pouvoir, que du point de vue des relations internationales, il y aurait à n’en pas douter matière à de bien plus amples développements. Mais le propos ne portera ici que sur la soirée récréative du 4 juin 1938.

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Cérémonie commémorative, sans lieu ni date. Collection particulière.

Naissance de la FNAA22 (1958-1962)

Si l’histoire des grandes associations d’anciens combattants et victimes de guerre est globalement connue, celle de leurs délégations locales l’est beaucoup moins. Il est vrai que d’un département à l’autre, la situation peut grandement changer, ce qui vient considérablement complexifier la donne. C’est ainsi par exemple que je rappelais récemment dans un papier qu’en Bretagne, la situation de la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA) pouvait grandement varier, dix ans après le 19 mars 1962, d’un département à l’autre : si cette association est déjà bien structurée dans les Côtes-du-Nord, et ce depuis longtemps, tel n’est pas le cas à Rennes puisqu’il faut attendre le 12 mars 1972 pour que soit créée une section locale, confiée à la présidence de Robert Rouault[1]. Dès lors quels peuvent être les facteurs qui permettent d’expliquer ces variations locales ? Nous j’en avancerai ici deux principaux.

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AAC : François Mitterrand et les anciens combattants, 1916-1996

Je me permets de relayer ici le fort stimulant appel à communications diffusé par Sébastien Repaire et l’Institut François Mitterrand via l’association des historiennes et historiens du contemporains (H2C) intitulé : « François Mitterrand et les anciens combattants, 1916-1996 ». Texte en effet pour le moins inspirant que celui-ci, et qui intéressera tout particulièrement la Bretagne puisqu’on sait que cette région relève de ce « grand Ouest » dont un certain nombre de grandes villes basculent à gauche lors des municipales de 1977, pavant ainsi la voie vers mai 1981, mais aussi que c’est à Guimaëc, en Finistère, que Morland débarque clandestinement en février 1944[1]. C’est dire donc si, entre culture d’un capital politique, entretien d’un socle électoral et ambiguïtés algériennes, l’exploration de ces liens cultivés avec le « monde combattant » sera porteuse de perspectives, y compris pour celles et ceux s’intéressant à la péninsule armoricaine.

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La mobilisation d’un établissement d’enseignement supérieur en Grande Guerre

Crée en 1900, l’École des hautes études sociales est une institution d’enseignement supérieur privé absolument passionnante mais qui, de manière assez révélatrice, attend encore que l’on se penche sur elle[1]. Faute d’archives, on ne peut aujourd’hui mesurer avec précision les conséquences de la Première Guerre mondiale sur la vie quotidienne de l’École. On ignore le nombre d’enseignants mobilisés[2] – sans doute assez faible du fait de leur âge généralement assez avancé – tout comme la proportion d’étudiants servant aux tranchées. On sait simplement qu’en 1914 des facilités sont accordées aux individus sous les drapeaux : « Les officiers, sous-officiers et soldats des armées alliées en congé de convalescence à Paris, les étudiants immatriculés aux universités belges et les étudiants français des régions envahies seront admis à toutes les sections de l’École avec remise complète des droits d’inscription »[3]. Sans doute ces dispositions sont-elles élargies au cours du conflit à d’autres soldats, notamment ceux portant les uniformes britanniques et américains[4]. Mais on ne peut en dire plus en l’état actuel des connaissances. Pour autant, la presse permet de certifier que non seulement l’institution ne cesse pas ses activités pendant le conflit mais qu’elle est pleinement engagée au sein de l’effort intellectuel et pédagogique de guerre. En cela, elle suit à n’en pas douter l’exemple de sa fondatrice, Dick May, dont l’activisme est réel, quitte, parfois, à déclencher les foudres de la « désunion sacrée ».

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Faites vos Jeux avec ce splendide catalogue !

Les Jeux olympiques de Paris constituent pour l’histoire du sport une formidable opportunité. Avec cet événement planétaire, des travaux méconnus bénéficient d’une lumière bienvenue, ce dont on ne peut que se réjouir. Certes, demande sociale oblige, parmi les dizaines de publications que l’on a pu répertorier au cours des dernières semaines, toutes ne sont pas nécessairement indispensables[1]. Là est la loi du genre et l’on avait pu observer le même phénomène pendant le Centenaire de la Première Guerre mondiale. Mais tel n’est pas le cas du formidable catalogue de l’exposition Coup d’envoi. La Grande Guerre et les sports collectifs présentée du 27 juin 2024 au 5 janvier 2025 au Mémorial 14-18 de Notre-Dame de Lorette, très beau volume publié par l’ECPAD et que l’on ne saurait trop chaleureusement recommander[2].

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14-15 novembre 2023 : Archives des conflits contemporains à Saint-Brieuc

Les Archives départementales des Côtes d’Armor organisent sur deux jours, les 14 et 15 novembre 2023, une intéressante manifestation dédiée aux sources pour l’écriture de l’histoire des conflits du XXe siècle. Ayant lieu quelques jours seulement après les solennelles manifestations du 11 novembre, dont on se rappelle qu’elles ne sont désormais plus dédiées aux seuls poilus tombés pendant la Grande Guerre mais à l’ensemble des soldats morts pour la France, cette journée d’études prolongée joue très habilement de la dialectique entre histoire et mémoire. Il y sera en effet question de sauvegarde et de conservation du patrimoine, tant par l’intermédiaire de services d’archives que d’institutions muséales ou d’associations, mais aussi d’étude, de production et de transmission de savoirs liés à ces sombres périodes.

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Dick May, l’Orphelinat des armées et l’Union sacrée

C’est une curieuse diatribe que publie le 10 juin 1915, alors que l’armée française est engagée dans de grandes offensives en Artois et Champagne, L’Écho de Paris. Dans une tribune incisive, Maurice Barrès, homme de lettres, parlementaire, antidreyfusard engagé notamment à la Ligue des Patriotes, attaque de front l’Orphelinat des armées, œuvre destinée à venir aux enfants de poilus morts au champ d’honneur et fondée par une femme résolument engagée dans le combat social et l’éducation populaire, Dick May. L’académicien l’accuse en effet d’avoir réussi à convaincre les autorités de faire en sorte que les fonds récoltés à l’occasion de la Journée des orphelins qui doit se tenir 10 jours plus tard soient versés au bénéfice exclusif de son association, et ce au détriment d’autres œuvres comme celle « de la rue des Bons-Enfants » soutenue par l’archevêque de Paris. L’attaque frappe tant elle est particulièrement vive. Ainsi, l’Orphelinat des armées est décrit comme étant une œuvre partisane : elle « n’a pu s’entendre ni avec l’archevêque de Paris ni avec les représentants des organisations socialistes » et est à l’en croire « un groupement radical ». Or, pour Barrès, « il faut maintenir l’union sacrée autour des orphelins de la guerre, et les soustraire à la politique »[1]. Pour autant, si la posture résolument défensive est assurément un habile élément rhétorique destiné à emporter l’adhésion de l’opinion publique, celle-ci peut-elle vraiment être résumée à deux camps opposés : d’une part les partisans, d’autres part les adversaires de Dick May et de cette organisation de bienfaisance ? Autrement dit, chacun perçoit-il les logiques qui se cachent derrière cette défense (de la veuve et) de l’orphelin ? Car, si la presse est une source d’autant plus utile à l’historien qu’elle est de plus en plus aisément accessible, l’archive n’en demeure pas moins biaisée et impose, en conséquence, un certain nombre de précautions d’emploi[2]. En d’autres termes, l’erreur consisterait à faire du journal, et en l’occurrence de L’Écho de Paris, le miroir exact de la société française d’alors, comme si aucun phénomène déformant – la fameuse bulle médiatique – n’opérait, comme s’il n’existait de surcroît aucune disparité territoriale entre la capitale d’une part, la péninsule armoricaine d’une autre. Or la réalité apparaît beaucoup plus complexe, ne serait-ce que parce que la presse dite parisienne est lue en Bretagne, mais dans une proportion qu’il est toutefois difficile d’apprécier tant les archives sont elliptiques à ce propos. Il serait donc tout aussi absurde de postuler deux espaces publics hermétiques, sans sujets communs. Dès lors, s’intéresser à la polémique lancée par Maurice Barrès en juin 1915 contre Dick May, c’est d’une certaine manière tenter d’apprécier la géographie de cette désunion sacrée qui par bien des égards caractérise la société française de 1914-1918, population mue par l’impératif catégorique de défense de la patrie même si cette morale ne saurait arraser toutes les lignes de fractures et empêcher les acteurs de continuer à protéger, voire maximiser, leurs intérêts propres[3].

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Permanences et ruptures de la géographie d’Eugène Perrussel en Grande Guerre

Eugène Perrussel vient au monde le 25 juillet 1894 à Feins, commune du nord de Rennes, en Ille-et-Vilaine, située entre Combourg et Fougères[1]. Son acte de naissance nous indique qu’il est le fils d’un couple d’agriculteurs âgés respectivement de 28 et 25 ans. Les deux témoins mentionnés sur l’acte sont un menuisier âgé de 45 ans ainsi que l’instituteur de la commune : Pierre Hillion[2]. À la vue de cette seule source, il est difficile d’en savoir plus. Quant aux recensements et autres archives généalogiques, elles ne renseignent qu’à la marge. Tout juste pouvons-nous supposer que la vie de cette famille nombreuse – Eugène a 9 frères et sœurs tandis que sa mère Marie accouche de 4 enfants supplémentaires mort-nés (une de ses sœurs, Anna, décède décède alors qu’âgée de dix mois) – est relativement modeste et qu’elle s’inscrit pour une certaine part dans une aire restreinte, centrée sur Feins, petit bourg d’environ 1 100 habitants et où chacun se connaît peu ou prou. La preuve en est que les époux Perrussel sont répertoriés sur l’acte de naissance d’Eugène comme vivant à « La Lande », comme s’il n’était pas besoin d’en dire plus. Un siècle plus tard, tel n’est plus le cas et le cadastre distingue La Lande Perrine de La Lande Amaury, dénominations qui font à l’évidence référence à des propriétaires différents. Pour autant, il convient d’être prudent en la matière : la Bretagne de 1914, encore plus que celle de 1870-1871, est un espace connecté au monde : par le train et l’automobile balbutiante, par le télégraphe et même le téléphone, par la presse bien entendu… Rien ne permet donc de certifier que l’horizon d’attente du jeune Eugène Perrussel se limite à Feins. Pour autant, au regard du parcours qui est le sien pendant la Première Guerre mondiale, et qui nous est essentiellement connu par sa fiche matricule de recrutement, tout porte à croire que la séquence 1914-1918 se traduit toutefois pour lui par un vaste éclatement des frontières, par une extension assez phénoménale de sa géographie biographique.

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Vue panoramique de l'hôtel de la préfecture du Morbihan à Vannes (carte postale, début du XXe siècle). Musée de Bretagne : 970.0049.13949.

A propos de l’arrivée en Morbihan d’Alfred Roth (1909)

Aujourd’hui, le nom d’Alfred Roth n’évoque plus grand-chose. Seuls quelques érudits se rappellent que ce préfet du Morbihan trouve la mort pendant la bataille de la Somme, en tant que sous-lieutenant du 69e RI. C’est donc d’une figure du sacrifice pour la patrie dont il s’agit. Là est d’ailleurs le sens du buste qui est réalisé en son honneur à la fin de la Grande Guerre et qui, un siècle après les faits, trône toujours dans une des salles de la préfecture, à Vannes. Mais, la mémoire étant autant outil politique du temps présent qu’organisation de l’oubli, cette mise en lumière de cette glorieuse mort au champ d’honneur a aussi pour corollaire de plonger dans l’ombre l’action de ce représentant de l’État et, pour ce qui nous intéressera ici, la haine difficilement imaginable suscitée par l’arrivée de ce haut-fonctionnaire en Morbihan. En témoigne la presse, essentiellement morbihannaise, de la seconde partie de l’année 1909.

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Le centenaire à l’heure du bilan

Inutile de le nier, c’est avec un sentiment mitigé que je me suis plongé dans ce bilan scientifique du centenaire de la Grande Guerre publié aux Presses de Sorbonne Université sous la direction d’A. Weinrich et N. Patin[1]. Peu à l’aise avec l’histoire immédiate, je confesse être spontanément assez réticent à une démarche telle que celle-ci, même si j’en comprends par ailleurs la nécessité sur le plan institutionnel. Il ne fait d’ailleurs peu de doute que ce stimulant volume collectif constituera à son tour une source d’un grand intérêt pour les historiens et les historiennes qui se pencheront dans quelques décennies sur cette séquence mémorielle assez unique. C’est du reste ce que rappelle S. Audoin-Rouzeau dans la préface du livre quand il affirme que « cette étude, aussi profonde soit-elle, ne saurait revêtir qu’un caractère provisoire » (p. 9). Mais en même temps, je dois aussi avouer ma joie à la perspective de me replonger dans cette époque terriblement excitante, riche comme rarement en adrénaline et en stimulation intellectuelle, temps béni de l’avant Covid-19 où l’on pouvait aller aux archives, participer à des colloques et déployer de l’ingénierie culturelle sans contraintes sanitaires. Pour le formuler autrement, les deux risques qui guettaient les auteurs réunis pour l’occasion étaient, d’une part, l’autosatisfaction corporatiste, d’autre part une bien naturelle nostalgie liée à la pandémie et à des années qui, pour beaucoup d’historiens et d’historiennes, ont sans doute constitué une certaine forme de sommet en termes d’opportunités de carrière. Or force est de constater que non seulement ces pièges ont été très largement évités mais que c’est, au contraire, un regard finalement assez acide, pour ne pas dire corrosif, qui émane de ces pages.

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Gardes mobiles (1868), image d'Epinal (détail). Collection Musée de Bretagne : 2013.0000.120.

A la recherche de l’invisible vétéran : Léon Jamin

Léon Jamin n’est probablement pas le plus connu des hommes politiques nantais. Né à Angers le 27 janvier 1845 et décédé le 20 janvier 1920 en cette même ville, il est pourtant une figure marquante de la Cité des Ducs. Centralien, capitaine d’industrie, conseiller municipal puis adjoint au maire de 1888 à 1919, Président du Conseil général de Loire-Inférieure de 1898 à 1919 et officier au 29e régiment de mobiles du Maine-et-Loire pendant la guerre de 1870, Léon Jamin est assurément l’homme de plein de vies. Mais le fait est que son engagement au cours de « l’année terrible » n’est quasiment jamais mentionné par les nombreuses nécrologies qui sont publiées à son décès. Il est vrai que sa mort, subite, prend manifestement les rédactions de court. Toutefois, il semble que cette amnésie n’est pas que la conséquence des contraintes journalistiques liées à son décès mais témoigne au contraire d’une page qui se tourne et, pour le dire autrement, du refroidissement (définitif ?) de la mémoire de la guerre de 1870[1].

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Druides lors des fêtes celtiques organisées en juillet 1906 à Saint-Brieuc (détail). Musée de Bretagne : 993.0030.102.

1906 : les fêtes celtiques… et militaires de Saint-Brieuc

Les « fêtes celtiques » organisées à Saint-Brieuc les 22 et 23 juillet 1906 n’ont guère suscité d’intérêt dans l’historiographie. Pourtant, les Archives municipales du chef-lieu du département des Côtes-du-Nord conservent une passionnante série de cartes postales nous permettant de prendre la teneur de cette manifestation, tandis que le Musée de Bretagne propose dans ses collections en partage un négatif sur verre[1]. La presse locale est particulièrement précieuse et détaille minutieusement le programme de ces festivités, un programme qui accorde une large place au fait militaire et en dit long sur l’imbrication des appartenances régionale et nationale.

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La guerre et les temps des baraques

L’ouvrage que E. Blanchet, M. Câtel et M. Sendra consacrent aux maisons préfabriquées d’après-guerres, la Seconde Guerre mondiale bien entendu mais aussi la Première, pose de manière aiguë la question du temps en Histoire, ou plus précisément des temps[1]. Traditionnellement, le bornage des conflits est produit par une succession d’événements relevant peu ou prou de la diplomatique : au début la déclaration de guerre puis, à la fin, l’armistice et le traité de paix ou la capitulation sans condition. Mais en s’intéressant à ces baraques, les auteurs montrent tout l’intérêt qu’il y a à raisonner à partir d’une chronologie ressentie par les sociétés belligérantes. C’est du reste là un axe privilégié depuis un certain nombre d’années par l’historiographie mais qui, dans le cas présent, fait à dire vrai merveille.

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De l’incapacité de 1870 à dire le monde de 1920

La scène se passe à Quimper, en la caserne La Tour d’Auvergne, où les vétérans de la guerre de 1870 se réunissent le 12 septembre 1920 pour leur congrès annuel. Comme un passage de témoin obligé d’une génération du feu à l’autre, le président de l’amicale, « en ouvrant la séance, […] dit que sa première parole sera pour exprimer au colonel Dizot, la fierté qu’éprouvent les vétérans en le voyant prendre place parmi eux et le remercie de la sympathie qu’il professe pour les vieux combattants de 1870 »[1]. On pourra toujours arguer d’une forme de courtoisie entre officiers, il n’en demeure pas mois que le symbole est très fort : le lieutenant-colonel Roudière, engagé volontaire fait prisonnier à Metz, rend hommage à l’officier commandant alors le 118e RI, régiment tenant garnison à Quimper et s’étant couvert de gloire pendant la Grande Guerre[2]. En d’autres termes, le vaincu d’hier s’incline devant le vainqueur du moment. En quelques mots est ainsi résumée toute l’ambiguïté du souvenir de la guerre de 1870 cinquante ans plus tard, au lendemain de la Grande Guerre[3]. Si celui-ci peine à s’imposer en 1920-1921, c’est bien entendu parce qu’il est occulté par le « souvenir écran » des tranchées[4]. Mais il n’y a pas que le poids des morts, des blessés – pour ne citer qu’un exemple, l’association des mutilés du canton de Malestroit revendique, à elle seule, en septembre 1920 pas moins de 350 membres[5]  – des veuves, bref du deuil, pour expliquer cette situation. La mémoire est l’outil politique du temps présent et si le souvenir de la guerre de 1870-1871 peine à s’imposer en ce début des années 1920, c’est qu’il échoue à dire le monde d’alors.

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A propos du fait militaire en 1972

Il est d’usage de considérer les accords d’Evian d’un strict point de vue diplomatique, c’est-à-dire comme la conclusion des négociations entre la France d’une part, le Gouvernement provisoire de la République d’Algérie d’autre part. S’il n’est bien entendu pas question, ici, de remettre en cause cette grille de lecture, il nous semble important de souligner la césure que constitue, sur un plan strictement franco-français, et donc pour ce qui nous concerne la Bretagne, le 19 mars 1962. En effet, du point de vue du fait militaire, cette date marque la fin d’une longue période, initiée pour faire simple en 1870, et liant la citoyenneté au port de l’uniforme, et non pas uniquement au bulletin de vote. Pour le dire autrement, ce qui débute avec la conclusion des accords d’Evian, ce sont des années 1968 qui amorcent un long processus de démilitarisation de la société française – et bretonne. Une tendance qui s’achève, à bien y penser, en 1997 avec la suppression du service militaire[1]. La commémoration du 10e anniversaire du 19 mars 1962 en donne un bel exemple.

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Quand l’uniforme forme la jeunesse… et le mouvement ouvrier de la IIIe République. Eléments prospectifs

Quoi de plus éloigné du mouvement ouvrier et social que la caserne et l’institution militaire ? Pas grand-chose à première vue. De la Commune de Paris au Carnet B en passant par la fusillade de Villeneuve-Saint-Georges en 1908, il est vrai que nombreux sont les éléments qui contribuent à implanter, au sein des espaces militants, l’idée d’une armée érigée en « chien de garde du capital ». C’est du reste ce qu’explique à Rennes le secrétaire de la section locale de la SFIO Eugène Leprince lors de la séance du Conseil municipal qui doit, le 2 novembre 1910, se prononcer en faveur de la construction de la caserne Margueritte :

« Je ne voterai pas les conclusions du rapport de M. le Maire pour deux raisons : d’abord parce que je ne suis pas partisan de l’augmentation des impôts, ensuite parce que j’estime qu’il y a assez de troupes à Rennes pour réprimer les camarades en grève et les remplacer au besoin sans qu’il soit utile de créer un nouveau régiment. »[1]

Pourtant, les archives, et tout particulièrement les fiches matriculaires du recrutement, invitent à dépasser ce discours. Qu’on le veuille ou non, depuis 1905 et la fin du tirage au sort, la conscription s’applique à tout le monde et même les plus antimilitaristes des anarcho-syndicalistes effectuent leur service militaire. C’est ce que rappelle du reste le parcours d’Eugène Leprince évoqué plus haut. Né le 29 mai 1879 à Rennes, ce tourneur sur métaux porte l’uniforme du 41e RI pendant un an, à l’occasion de son service militaire qu’il achève en tant que soldat de 1e classe et muni de son certificat de bonne conduite. Effectuant un période de réserve en 1902, il est ensuite classé non affecté comme chef d’équipe à l’atelier de construction de Rennes, poste qui est à l’évidence à mettre en rapport avec le métier qu’il déclare lors de son passage devant le Conseil de révision mais qui n’est pas sans interroger la réalité de son rapport à l’institution militaire. Pendant la Grande Guerre, il est d’abord placé en sursis d’appel puis rejoint en juillet 1915 l’atelier de construction de Rennes, quelques semaines donc avant la promulgation de la loi Dalbiez, avant d’être envoyé au 50e régiment d’artillerie le 1er juillet 1917 et d’être finalement démobilisé le 25 février 1919[2]. Or là n’est pas une trajectoire exceptionnelle, loin de là. Tailleur de pierre et secrétaire, à partir de 1909, de la Fédération des syndicats ouvriers de la région malouine, Jean Batas est condamné le 26 mars 1914 par le tribunal de la Seine à 6 mois de prison et 100F d’amende pour « menées antimilitaristes ». Ceci lui vaut d’être inscrit au Carnet B mais ne l’empêche pas de répondre, à l’âge de 42 ans, à l’appel de la mobilisation générale. Rien de surprenant du reste pour quelqu’un qui, indépendamment de son militantisme, souscrit à « l’impôt du temps » en effectuant entre 1893 et 1895 son service militaire au sein du 47e régiment d’infanterie de Saint-Malo, puis participe à deux périodes de réserve avec cette même unité au cours des années 1900[3]. Aussi est-ce à notre sens faire erreur que de croire que la militance, et donc les réseaux qui structurent l’engagement partisan, s’arrêtent au seuil de la caserne. C’est d’ailleurs ce que rappelle le Sou du soldat, auquel Jean Batas prête son concours et ce malgré le succès tout relatif de cette œuvre.

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La mémoire entre culture de guerre et syndrome

Tiré d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, l’ouvrage que N. Castagnez fait paraître aux Presses universitaires de Rennes s’imposera à n’en pas douter comme un volume indispensable tant il est certain qu’il vient combler un vide historiographique[1]. En effet, si les mémoires gaullistes et communistes des guerres sont aujourd’hui bien connues, les mémoires socialistes, sans doute plus complexes car mouvantes et multiples, n’avaient jusqu’à la publication de ce livre fait l’objet d’aucune étude exhaustive (p. 22). C’est dire donc l’importance de cette publication dont l’un des grands mérites est de prendre toute la mesure du poids du monde combattant, qu’il s’agisse d’associations de Résistants ou de déportés mais aussi de la FNACA, et donc de rappeler sa nature fondamentalement politique, même si l’arrimage à une formation partisane ne va pas toujours de soi. Compte tenu de l’important réservoir de voix que constituent aussi les titulaires de la carte du combattant – 4 millions d’individus en 1976 (p. 348) soit, quand on veut bien y réfléchir, une situation qui ne contraste guère avec ce que l’on peut observer pendant les années 1930 – on comprend aisément que les socialistes soient en maintes occasion dans l’obligation de se livrer à de véritables exercices d’équilibriste (p. 335). C’est précisément ce que s’attache à montrer N. Castagnez avec cette enquête aussi dense – plus de 400 pages – que passionnante.

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Le poids de la carte du combattant

Et si la carte du combattant permettait de mesurer le poids de la Grande Guerre, pour reprendre l’expression de D. Fouchard ?[1] Là est un enjeu beaucoup plus important que ce que l’on pourrait bien, de prime abord, croire. Car le deuil, le chagrin, la souffrance sont difficilement quantifiables. Si l’on se doute que 12 ans après la fin du conflit, les séquelles de 1914-1918 sont encore importantes, les plaies encore béantes, il est difficile d’en mesurer précisément l’ampleur. Là est tout l’intérêt du tableau publié en 1930 dans le bulletin numéroté 8 et 9 de l’Office national des mutilés et réformés de la guerre et de l’Office national du combattant et présentant un « état récapitulatif par classes d’âge des cartes de combattant délivrées par les Comités départementaux à la date du 1er janvier 1930 »[2].

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Tillon : l’autre grand Charles ?

La biographie que consacre F. Tillon à son illustre grand-père, le breton Charles Tillon, n’est pas un livre respectant les canons de la discipline historique[1]. Le lecteur ne trouvera dans ces pages aucun appareil critique et pourra même, par moments, être étonné par certains jugements et formulations clairement téléologiques (p. 40) ou relevant d’un discours idéologique (p. 12) qui contraste singulièrement avec la nécessaire neutralité de l’approche scientifique. Pourtant, on aurait grand tort de ne pas prêter attention à cet ouvrage dont le premier mérite est d’attirer l’attention sur une grande figure aujourd’hui très largement oubliée et qui mériterait plus de considérations historiographiques. L’auteur a d’ailleurs parfaitement raison de le souligner – même si l’on pourra émettre des réserves sur « l’injustice » (p. 11) que constituerait un tel oubli, une telle grille de lecture ne relevant assurément pas de l’analyse historienne.

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Couverture du troisième numéro de Sao Breiz (détail). Collection particulière.

Sao Breiz : au-delà des clichés bretons

L’association Sao Breiz, qui prend à partir du 18 juillet 1942 la succession de Fidel Armor, regroupe pendant et après la Seconde Guerre mondiale un certain nombre de Bretons de la France libre[1]. Cette institution n’est pas inconnue et a notamment été mise largement à contribution lorsqu’il s’est agi pour certains d’écrire l’histoire de la « conscience bretonne » en Seconde Guerre mondiale, tout du moins lorsque celle-ci était investie aux côtés de la Résistance[2]. Bien évidemment, une telle approche n’a pas été sans susciter un certain nombre de polémiques. C’est néanmoins sur un autre terrain que nous souhaiterions nous situer dans le cadre de ce billet, celui d’une approche fonctionnaliste tendant à objectiver cette dimension régionale dans le but de la resituer dans un cadre à la fois spatial et chronologique plus vaste.

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Carte postale (détail). Collection particulière.

Quelques précisions à propos du soldat inconnu

Un article publié dans les colonnes de Ouest-France ce 11 novembre 2020 à l’occasion de la commémoration du 102e anniversaire de l’Armistice m’amène à apporter quelques éléments de réponse. Non que le propos de ce journaliste soit problématique, bien au contraire. Néanmoins, il m’importe de préciser quelques éléments afin que le doute ne puisse plus subsister dans les esprits. Mon intention n’est pas de polémiquer avec Serge Barcellini, président général du Souvenir français, mais uniquement de rappeler quelques faits à propos de Francis Simon et de la genèse du soldat inconnu. Une histoire qui reste encore, comme on le verra, pour une large part à écrire.

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