Archives par mot-clé : 11 novembre 1918

À propos de la « trahison » du comte Bernstorff

La fuite du télégramme Zimmermann, du nom du ministre allemand des Affaires étrangères proposant au Mexique l’aide de son pays dans le cadre d’une attaque des États-Unis, est de ces événements dont le retentissement est non seulement planétaire mais quasi instantané. À Nantes, Le Phare de la Loire affirme le 3 mars 1917, en première page et sur deux colonnes, que « le complot germano-mexicain exaspère les États-Unis »[1]. À Brest, La Dépêche avance le même jour, également en première page et sur deux colonnes, que « le peuple américain [est] contre l’Allemagne »[2]. Et, dans les deux cas, ces quotidiens citent leur source, à savoir l’agence « La Presse associée », autrement dit Associated Press. Or là n’est nullement un hasard et il est d’ailleurs intéressant de voir combien nombreux sont en France les journaux à reprendre les éléments diffusés par cette instance : Le Temps, L’œuvre, Le Petit parisien, Le Gaulois, La Lanterne, Le Figaro, Le Matin, La France militaire mais aussi L’Écho d’Alger, Le Petit provençal, le Journal du Cher, ou La Dépêche du Berry. La presse bretonne est donc à l’unisson et permet même de mesurer l’ampleur de l’onde de choc provoquée quelques jours plus tôt par Woodrow Wilson. C’est en effet le 28 février que le président américain transmet le Télégramme Zimmermann à Associated Press, document qui fait dès le lendemain, 1er mars 1917, la une des journaux américains[3].  Alors que l’entrée en guerre de l’Oncle Sam n’est pas encore actée, la Maison blanche se lance dans une vaste offensive médiatique, preuve s’il en fallait que l’idée d’une bellicosité hybride est à peu près aussi vieille que la guerre elle-même[4]. Que L’Ouest-Éclair dénonce le 2 mars 1917 en première page, sur la base d’informations d’Associated Press, la « main de l’Allemagne » n’a donc rien de surprenant. En revanche, ce qui l’est un peu plus, c’est la façon dont le quotidien de la rue du Pré-Botté insiste sur la responsabilité de l’ambassadeur d’Allemagne à Washington, allant même jusqu’à évoquer en titre « la traîtrise du comte Bernstorff »[5]. Une sévérité qui tranche avec l’indulgence avec laquelle une bonne partie de l’historiographie traite aujourd’hui ce diplomate.

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Un chasseur alpin au prisme des Bretons : François Tisserand au Linge

On ne dira jamais assez combien les boites à livres sont des inventions précieuses, qui devraient être déclarées d’utilité publique. C’est ainsi en furetant dans un de ces ravissants refuges pour pages cherchant lecteurs que j’ai pu découvrir un ouvrage qui a immédiatement attiré mon attention, le témoignage de François Tisserand, chasseur alpin ayant notamment participé aux redoutables combats du Col du Linge, en 1915, dans les Vosges, sous l’uniforme des 30e et 70e bataillons[1]. Non seulement le volume est publié par une petite maison d’édition associative, ce qui rend probablement sa disponibilité assez relative, mais il porte sur une arme – les chasseurs alpins – et une portion de front – le col du Linge, dans les Vosges – dont j’ignore tout ou presque[2]. D’où le désir de se plonger dans ce volume et de voir en quoi l’expérience de guerre de ce Bressan diffère des Bretons que j’ai l’habitude d’étudier, et qui ne sont que rarement affectés au sein de ces troupes de montagne.

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13 octobre 1914 : Joseph Morel part au front

L’histoire est par bien des égards une discipline ingrate. Au cours de la décennie que j’ai consacrée au 47e RI de Saint-Malo pendant la Première Guerre mondiale, j’ai pu appuyer mes recherches sur un vaste panorama de sources et, notamment, sur une quarantaine d’écrits combattants de toutes sortes : correspondances plus ou moins lacunaires, carnets ou mémoires[1]. Il en a résulté un sentiment diffus. En effet, j’étais certes content d’avoir pu amasser autant d’archives sur une seule et même unité mais, en même temps, étais – et par ailleurs reste – particulièrement conscient du caractère dérisoire de ce corpus. Ayant estimé le nombre d’individus ayant porté l’uniforme de cette unité entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918 à une dizaine de milliers, le thésaurus constitué équivaut à 0,4% de l’ensemble, soit largement de quoi interroger la représentativité de l’échantillon et, plus encore, inviter à la modestie quant à la portée des résultats obtenus. Mais il faut toutefois prendre garde à ne pas voir le verre trop vide tant la gestion du vide documentaire est un art propre à la discipline. F. Houdecek rappelle ainsi que les quelques 1 700 témoignages de soldats de la Grande Armée sur lesquels les historiens peuvent baser leurs travaux ne représentent que 0,07 % des effectifs, soit une portion encore plus dérisoire[2]. On comprendra donc aisément que la découverte de nouvelles archives privées de poilus du 47e RI, le plus souvent par l’intermédiaire de descendants de ces combattants, soit à chaque fois un moment excitant. Or, ces derniers mois, j’ai été particulièrement gâté puisque, grâce à ces familles, que je ne saurais d’ailleurs jamais trop remercier, j’ai pu approfondir les cas du sous-lieutenant Albert Henry et du commandant Gabriel Dufaure de Citres. Ces exemples montrent combien la connaissance biographique des fantassins d’un régiment pendant la Grande Guerre s’apparente à un véritable tonneau des danaïdes, même en l’absence d’archives du for privé. En témoignent sur ce carnet de recherches les notes récemment consacrées au capitaine Pierre Herambourg ou encore au soldat Albert Després, clerc de notaire qui présente la particularité d’avoir été condamné à mort deux fois. La découverte de ces nouvelles sources, de nature parfois différente, est toujours un moment précieux, permettant de confirmer des conclusions mais ouvrant aussi parfois de nouvelles perspectives. C’est ainsi que la question de la sélection des effectifs restant à Saint-Malo au début du mois d’août 1914, c’est-à-dire n’ayant pas l’honneur de partir pour le front afin de répondre à l’appel de la défense en armes de la patrie, s’est imposée avec une certaine récurrence à travers les figures de Gabriel Dufaure de Citres et Pierre Herambourg, mais aussi, plus récemment, grâce au carnet de Joseph Morel[3].

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Albert Després : deux fois condamné à mort mais, plus encore, dégradé

Parmi les centaines de défunts que déplore le 47e RI pendant la Première Guerre mondiale figurent 4 individus au destin particulier, non pas morts pour la France mais tués par l’unité, précisément pour avoir manqué de la servir correctement : Léon Peyrical, François Denès, Toussaint Besnard et Louis Bellamy[1]. Bien compris, ces dossiers n’invitent à aucune précision supplémentaire sauf à rappeler qu’ils ne constituent, à l’évidence, que la face émergée d’un appareil coercitif beaucoup plus vaste et dont les effets peinent encore à être exactement cernés. Bien entendu, il ne s’agit pas de rejouer ici les termes de la dialectique entre contrainte et consentement, opposition historiographique qui a beaucoup contribué au renouvellement des connaissances mais qu’il convient aujourd’hui de dépasser au moyen de nouveaux schémas interprétatifs[2]. D’ailleurs, on remarquera que dans les 4 cas de figure évoqués plus haut, il ne s’agit pas tant de maintenir la relation d’autorité que les apparences une fois celle-ci rompue, la désobéissance étant manifeste[3]. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette logique ne cesse pas avec l’Armistice du 11 novembre 1918, bien au contraire. C’est ce que vient rappeler l’exemple d’Albert Després, clerc de notaire né à Saint-Servan en 1883, déclaré déserteur le 8 juin 1916 et condamné à mort le 11 août 1916, puis une nouvelle fois, le 25 juin 1919, trois jours donc avant la signature du Traité de Versailles[4].

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Navarin : de la victoire manquée (1915) à la victoire oubliée (1918)

Le 47e Ri est fort lié à la Marne et à la Champagne, que cela soit du fait des terribles pertes consenties lors de l’offensive du 25 septembre 1915 puis les longs mois passés dans le secteur jusqu’à la fin du printemps 1916, ou par les combats de l’été 1918, ceux-là même qui conduisent à l’Armistice du 11 novembre, sans oublier bien entendu le « miracle » de septembre 1914 et les assauts sur le fort de la Pompelle. Pour autant, évoquer l’histoire de cette unité sur cette portion illustre du front de la Grande de Guerre n’est pas chose aussi aisée qu’il n’y paraît. Reposant sur la critique interne et externe des sources, la méthode historique est assurément indissociable de la découverte d’archives. Mais cette science sociale ne saurait se limiter à un répertoire d’action s’incarnant, peu ou prou, en un inventaire documentaire méticuleusement rédigé par des archivistes-paléographes. Réduire l’opération historique à une simple mécanique reviendrait à oublier que ce processus est non seulement autrement plus complexe mais faillible, ce qui implique que la découverte de sources ne va pas nécessairement de soi. Pour le dire autrement, s’il est essentiel de disposer d’une documentation sur laquelle forger une réflexion, encore faut-il, pour que la construction intellectuelle puisse germer, que ce matériau « parle », c’est-à-dire qu’il évoque quelque chose au cerveau du chercheur. C’est précisément là que réside la complexité de la démarche puisque l’esprit humain n’est pas sans failles, loin de là.

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Derrière l’avis, la mobilisation

L’ouvrage que publient A. Falgas, F. Garnier et G. Kalflèche est de ceux dont l’aridité apparente ne doit pas induire en erreur[1]. En effet, cette présentation commentée des 122 avis rendus entre le 1er août 1914 et le 11 novembre 1918 par le Conseil d’État constitue une somme aussi impressionnante, et intimidante, que précieuse. Si l’histoire de cette juridiction administrative pendant la Grande Guerre est globalement connue, notamment grâce aux actes d’un important colloque organisé à Paris à l’automne 2015, son œuvre, elle, l’est beaucoup moins[2]. Aussi, ne trouve-t-on dans ces pages pas le détail des parcours de ces éminents juristes, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, l’ancien préfet du Finistère et secrétaire général de l’Élysée Henri Collignon (p. 231), mais un exposé rigoureux des analyses rendues pendant le conflit, sur sollicitation du Gouvernement, par cette instance sise au Palais Royal. Et en définitive, ce qui transparaît derrière la sècheresse de la technicité juridique qui infuse dans ce volume de plus de 400 pages, c’est la façon dont le droit vient irriguer le politique pour une plus grande efficacité dans la conduite de la guerre.

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Image extraite du film "1914, et soudain la guerre!" de Cédric Gruat. Tous droits réservés.

Le 12 novembre c’est soirée TV !

Le 12 novembre prochain, France 2 diffusera en prime time, à 21h05, le documentaire 1914, et soudain la guerre ! réalisé par Cédric Gruat, film pour lequel j’ai eu l’honneur d’officier en tant que conseiller historique. Co-produit par Roche productions et l’ECPAD, et proposé dans le cadre des commémorations du 110e anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, ce documentaire bénéficie du concours d’un prestigieux narrateur, le célèbre acteur Vincent Lindon. S’il n’est pas toujours facile pour un historien d’évoluer au sein d’une si lourde machine, et de faire entendre un point de vue scientifique, ce beau film n’en est pas moins intéressant et, j’ai même la faiblesse de croire, à certains égards neuf.

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Des monstrations efficaces ?

Étranges noces de cendres que vient de faire paraître C. Vidal-Naquet, volume intégralement consacré à une seule et unique source : l’album photographique d’un voyage de noces effectué moins d’un an après l’Armistice du 11 novembre 1918 sur les champs de bataille de la Grande Guerre[1]. Se livrant à un exercice qui n’est pas sans faire songer à l’analyse de la canne sculptée de Claude Burloux à laquelle s’adonne S. Audoin-Rouzeau, les deux artefacts provenant du reste des collections de l’Historial de Péronne (p. 8), l’historienne mène une démarche indiciaire qui, disons-le franchement, a a priori tout pour séduire[2]. Pourtant, en refermant ce petit livre, écrit d’une plume délicatement légère, presqu’évanescente, c’est bien la perplexité qui domine. Perplexité face à une source insaisissable ou presque, mais aussi face à une enquête qui par, bien des égards, interroge le lecteur.

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Pierre Lemoine et les anciens combattants

Pierre Lemoine n’est pas un inconnu. Nommé Per Lemoine dans les milieux bretonistes, il est même une figure connue, et reconnue de l’Emsav, récipiendaire en 1994 du Collier de l’Hermine[1]. Pour autant, il est intéressant de remarquer que les multiples nécrologies qui ont pu être publiées au moment de sa mort, le 19 octobre 2023, font toutes l’impasse sur sa candidature aux élections législatives en 1958[2]. Or sa profession de foi, que conservent les archives du CEVIPOF, constitue une source particulièrement intéressante, y compris pour qui s’intéresse à l’histoire du fait militaire.

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Noblesse en Grande Guerre

J’avais beaucoup apprécié le Sang bleu dans les tranchées publié par B. Goujon chez Vendémiaire en 2015 et c’est avec un réel plaisir que je me suis plongé dans ce copieux volume qui en constitue un avantageux prolongement : le propos ne se focalise cette fois-ci plus sur les aristocrates au front mais sur leurs nobles épouses[1]. 7 ans plus tard on reprend donc (presque) les mêmes et on recommence en employant les recettes qui avaient déjà emporté l’adhésion, et notamment un souci renouvelé et particulièrement bien venu de l’administration de la preuve. Il en résulte, certes, un ouvrage touffu (plus de 900 pages), et dont la lecture est rendue particulièrement difficile par l’exaspérante habitude prise par les éditeurs de placer l’appareil critique en fin de volume, mais là est le prix à payer de la scientificité de la démonstration. Et celle-ci a son importance. En effet, le titre – Je Maintiendrai, leitmotiv emprunté à la comtesse Vigier – est un bon indice de la démarche de l’auteur, exercice qui consiste à appréhender l’agentivité d’un groupe social particulier face à l’épreuve que constitue la Première Guerre mondiale. Loin de se laisser écraser par le conflit, ces femmes tentent ce qu’elles peuvent pour préserver, voire maximiser leur position. Or si les moyens à leur disposition sont dans bien des cas sans commune mesure avec ce que l’on peut observer dans d’autres strates de la société, surface sociale, culturelle et économique oblige, cette intention n’a, elle, rien d’unique. Il en résulte, en filigrane, une mise en perspective subtile et nuancée de l’idée d’Union sacrée (p. 75).

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Les temps des sorties de guerre

Que la question des sorties de guerre soit complexe relève truisme. Si la thèse aujourd’hui classique de B. Cabanes a véritablement inventé ce champ d’études, en prenant appui sur la Première Guerre mondiale, elle ne l’a nullement circonscrit, bien au contraire[1]. Le problème du temps, ou plus précisément des temps, reste ainsi entier. Si la sortie de guerre est une rupture avec le temps du conflit, l’entrée en paix ne renoue pas nécessairement avec la continuité ante bellum espérée par les acteurs et c’est précisément cette articulation qui continue à constituer un sacré défi à la discipline historique[2]. D’où l’intérêt de ce passionnant ouvrage collectif dirigé par M. de Oliveira, M. Derrien et E. Julien, volume d’actes d’un important colloque tenu à Lille en juin 2019 et publié dans l’excellente collection « War Studies » des Presses universitaires du Septentrion[3]. Particulièrement stimulantes, les riches contributions réunies dans ce livre invitent à de nombreux prolongements. C’est du reste précisément de quoi il s’agira dans cette rapide recension qui se focalisera, conformément à la ligne éditoriale de ce carnet de recherche, sur un espace particulier, la péninsule armoricaine.

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Détail de la couverture de l'ouvrage "Les Ciels de la Grande Guerre. Aquarelles d’André des Gachons, Champagne".

Is sky the limit ? A propos d’André des Gachons

Peut-être faut-il voir là la marque d’un esprit peu aventureux, ou tout du moins lent à déceler l’intérêt d’une problématique, mais après m’être essayé brièvement à l’histoire environnementale du 47e RI, je dois confesser que j’ai longtemps douté de la pertinence de cette approche pour l’histoire de la guerre, tout du moins dans ce qu’elle a de plus opérationnel[1]. Avouons-le sans détour, cet ouvrage très neuf, croisant histoire militaire, mais aussi géographie, histoire de l’art ou encore climatologie, centré sur la figure d’André des Gachons, ne m’a malheureusement pas fait changer d’avis, ce qui du reste n’enlève absolument rien à ses qualités[2].À l’inverse d’un Mathurin Méheut ou d’un Pierre Galle, André des Gachons ne s’intéresse pas aux hommes, aux combattants, mais aux cieux, rien qu’aux cieux (p. 18). Il en résulte un corpus documentaire d’une extraordinaire originalité puisque, comme le rappellent fort justement les auteurs, M. Tabeaud et X. Browaeys, « il est très difficile, faute d’archives, de retrouver les paysages célestes de 1914-1918 » (p. 7). Mais encore une fois, cet ouvrage fort stimulant refermé, je dois avouer ne toujours pas être convaincu par les apports d’une approche environnementale des opérations militaires, l’histoire du combat devant par définition s’intéresser à l’environnement du guerrier, et donc au temps qu’il fait.

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Une source qui oblige : le journal de guerre d’Henri Galli

Publié en mai 2022 aux Presses universitaires de Rennes, le Journal politique de la Grande Guerre d’Henri Galli compte parmi ces textes qui peuvent intimider : près de 1 800 pages et deux volumes d’une écriture dense, resserrée, saccadée[1]. On aurait pourtant tort de s’arrêter à cette première impression tant il s’agit-là d’une splendide archive, magnifiquement présentée dans un coffret de fort belle facture et réhaussée par un appareil critique de haute tenue – et puisant dans toutes les sensibilités historiographiques – devant, à l’évidence, beaucoup à l’historien P. Nivet. La publication de cette source, qui assurément fera date, est chose d’autant plus heureuse qu’en définitive elle oblige la discipline historique. Et c’est précisément sur quelques-unes de ces pistes que je souhaite revenir dans cette rapide recension.

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Couverture de la "Simple histoire 1914, 1915, 1016, 1917, 1918" de Pierre Galle. Collections Musée de Bretagne : 992.0042.1.

Pierre Galle et l’odyssée de la Grande Guerre

Appartenant à la même génération que Mathurin Méheut, Camille Godet ou encore Jean-Julien Lemordant, Pierre Galle est pourtant nettement moins connu que ses anciens condisciples de l’École régionale des Beaux-Arts de Rennes qui comptent parmi les plus célèbres peintres-combattants de la Grande Guerre. Artiste à la fibre régionale affirmée et affectionnant particulièrement les paysages entourant le chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine, ce fils d’horloger n’est pas non plus complètement étranger au fait militaire et guerrier[1]. En témoigne notamment un carnet conservé par le Musée de Bretagne et sobrement intitulé Simple histoire 1914-1915-1916-1917-1918, album composé de 8 dessins et archive absolument fascinante pour qui sait la lire[2]. Indépendamment des qualités artistiques de cette œuvre, ce dont nous ne sommes pas en mesure de rendre compte, il s’agit là en effet d’une source exceptionnelle.

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Vue de la bataille d'Orléans, lithographie par Kurz & Allison (fin XIXe siècle), détail. The Huntington Library, Art Museum, and Botanical Gardens Digital Library : priJLC_MIL_001283.

La fonction Conlie

Grand historien de la Première Guerre mondiale, S. Audoin-Rouzeau est, avec des auteurs tels que J.-J. puis sa fille A. Becker, à l’origine du paradigme dit du consentement patriotique, grille de lecture invitant à non plus considérer les poilus – et au-delà les sociétés belligérantes – uniquement comme des victimes de la guerre mais aussi comme des acteurs de ce conflit, conflit auquel ils consentent pour des raisons idéologiques et notamment patriotiques[1]. Cherchant à conférer à cette représentation une certaine épaisseur chronologique, ce chef de file de l’approche culturelle de la séquence 1914-1918, et de ce que l’on a appelé l’École de Péronne, tente, à la fin des années 1980, de retrouver dans la guerre de 1870-1871 les racines de ces mécanismes d’adhésion nationale. Il en résulte un ouvrage fouillé, scrutant minutieusement « l’opinion », composé notamment à partir des nombreux rapports des préfets conservés aux Archives nationales et témoignant d’un réel intérêt pour l’histoire des opérations et d’un talent manifeste pour la synthèse et la formule percutante[2]. C’est d’ailleurs l’une de ces assertions que nous souhaiterions non pas discuter mais prolonger dans le cadre de ce billet et en nous penchant sur l’affaire dite du camp de Conlie.

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La Loire à Nantes, carte postale (détail). Collections Musée de Bretagne : 993.0011.233.

Février 1918 : l’estuaire de la Loire au bord de la Révolution ?

Présentant ses vœux pour l’année 1918 à ses lecteurs, le directeur du Phare de la Loire, Maurice Schwob, entend souligner « l’effort de la France ». À l’en croire, « c’est le meilleur moyen de montrer à nos alliés tout ce qu’ils nous doivent et de nous montrer à nous-mêmes tout ce qui est à notre crédit ». Puis, résolument confiant, il affirme : « On se passera des Russes et on attendra les Américains, en tenant bon comme on a tenu en attendant les Anglais »[1]. Il y aurait beaucoup à dire sur ce propos, notamment en ce qu’il révèle du rapport des Français et de leurs alliés. Mais là n’est pas ce qui étonne le plus en lisant cet article. En effet, et contrairement à l’optimisme serein affiché par Maurice Schwob, les « rapports sur les mouvements ouvriers et politiques » dressés pendant la Grande Guerre par la préfecture de Loire-Inférieure laissent entrevoir de nombreux conflits sociaux en ce début d’année 1918[2]. Pire, ceux-ci semblent participer d’une certaine forme de contagion du monde du travail, réalité que n’élude nullement le préfet de Loire-Inférieure, Louis Hudélo. Dans un courrier qu’il adresse le 28 février 1918 à Jules Pams, ministre de l’Intérieur, il explique même, sans que cela ne semble poser le moindre problème, que « le mouvement qui est signalé à Saint-Nazaire n’est que la suite et la prolongation du mouvement qui s’est récemment produit à Nantes », celui-ci étant inspiré par un autre ayant éclaté à Lyon. Et pourtant, personne ne semble s’inquiéter outre-mesure de la situation. Comment interpréter cela ?

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La chanteuse Fély Clement, de l'opéra de Boston, drapée dans la bannière étoilée. Library of Congress: LC-B25546.

La représentation diplomatique américaine en Bretagne (1917-1919)

Il est, pour qui s’intéresse à la présence américaine en Bretagne en 1917-1919 et tout particulièrement au débarquement des premiers éléments du corps expéditionnaire commandé par le général Pershing, une institution intrigante, que l’on croise régulièrement dans les sources mais dont, faute de travaux la concernant, l’historiographie peine à saisir l’importance : le consulat à Nantes des Etats-Unis. Largement disponibles en ligne mais pour l’heure peu ou pas exploités, les annuaires publiés par le Département d’État permettent toutefois d’y voir un peu plus clair.

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Insigne des blessés de la tuberculose d'Ille-et- Vilaine, 1918. Musée de Bretagne : 949.3089.

Carle Bahon au prisme du patriotisme… et de la plus Grande Guerre

Dans son édition du 6 février 1910, le quotidien catholique L’Ouest-Éclair qualifie le socialiste Carle Bahon de « plus élégant des conseillers municipaux » rennais[1]. Quand on connaît les attaques, fort peu élégantes du reste, dont fait l’objet celui qui devient maire du chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine entre 1925 et 1929, un tel propos ne manque pas d’interpeller. Il est vrai que le Musée de Bretagne conserve un portrait de lui, cliché posé figurant un homme manifestement distingué, peut-être même dandy. Mais faut-il vraiment prendre au pied de la lettre ce qualificatif ? Ne faut-il pas au contraire pas y voir une marque d’ironie cinglante, quand on sait les attaques publiques dont fait l’objet ce maître de conférences en langue et littérature allemande à la faculté de Rennes ? C’est ainsi par exemple que, dans son édition du 22 mai 1926, Le Nouvelliste de Bretagne, sous la plume de Louis Téry, un ancien prisonnier de guerre pendant la Première Guerre mondiale, affirme que l’on aurait « probablement tort d’attendre » de la part du maire de Rennes « des gestes empreints d’une élégance purement française »[2]. Né d’une mère allemande, Carle Bahon voit en effet régulièrement son patriotisme mis en doute par la frange la plus xénophobe et nationaliste de l’opinion rennaise. Autant d’attaques qui méritent une mise en perspective.

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L'USS Badger dans les années 1930. Wikicommons.

Quand les Américains débarquent à Saint-Nazaire… en 1939

A partir du 3 août 1939, le port de Saint-Nazaire accueille une escadre américaine composée du croiseur de 7 000 tonnes USS Trenton et des torpilleurs de 1 100 tonnes USS Jacob Jones et USS Badger[1]. 20 ans après le départ des derniers Doughboys[2], une telle escale constitue un passionnant objet d’histoire permettant d’appréhender, certes, cet aspect de la mémoire de la Grande Guerre mais aussi quelques-unes des permanences du rapport qu’entretient le port de l’estuaire de la Loire à l’Oncle Sam. Y compris en cet été 1939 pendant lesquels s’amoncellent bien des nuages sombres…

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Un dossier encore en instruction : les monuments aux morts de la Grande Guerre

Lorsque les historiens professionnels et amateurs ont, pour ce que je peux savoir à l’échelle de la Bretagne, commencé à réfléchir au début des années 2010 au centenaire de la Première Guerre mondiale, l’approche par les monuments aux morts est apparue quasi immédiatement comme évidente : non seulement ces édifices symbolisent le conflit mais ils constituent un objet d’histoire souvent jugé, et à tort du reste, assez facile d’accès. Pourtant, si la séquence 2014-2018 a vu la publication d’un nombre impressionnant de travaux, universitaires ou non, et de monographies locales, ce sont avant tout les correspondances de poilus, les fiches de morts pour la France et les fiches matriculaires du recrutement qui ont servi de matériau de base. En conséquence, les monuments aux morts n’ont pas bénéficié de l’attention à laquelle on aurait pu s’attendre à l’occasion de ce centenaire. D’où l’intérêt de l’excellent volume que publie aux éditions A l’ombre des mots Y. Lagadec, enquête fouillée et minutieuse portant sur le département des Côtes d’Armor[1].

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Oeuvre d'Auguste Nayel (détail). Archives Elisabeth Loir-Mongazon.

D’une guerre à l’autre : 1870 pour mieux comprendre 1914-1918

Sur une invitation de la Région Bretagne, j’ai eu le plaisir de donner le 23 septembre 2020, au Ti Ar Vro de Saint-Brieuc et dans le cadre des Journées européennes du patrimoine,  une conférence intitulée « D’une guerre à l’autre : 1870 pour mieux comprendre 1914-1918 ». Prenant acte d’une part du foisonnement des questionnements relatifs à la séquence 1870-1871, d’autre part des perspectives offertes par l’exploration de la chronologie ressentie, et non plus strictement diplomatique, du conflit, j’ai procédé à l’analyse de l’une de ces passerelles permettant de dérouler le fil de ces représentations mentales qui, comme en germination, semblent éclore pendant la Première Guerre mondiale. C’est le verbatim de cette conférence que je vous propose de découvrir dans les lignes qui suivent.

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L'équipe de football du 357th Infantry Regiment, Campa Travis, San Antonio, TX, 18 mai 1918. National Archives at College Park: 65-WW-467A-43.

18 février 1919 : Quand Saint-Nazaire bat Marseille au football.

C’est une source encore relativement peu exploitée par l’historiographie que la Bibliothèque nationale de France soumet, depuis le 1er juillet 2018, à la sagacité de ses lecteurs : l’Army edition du Chicago Tribune. Fondé le 10 juin 1847 et se présentant, en toute simplicité, comme étant le « world’s greatest newspaper », ce quotidien est initialement prévu pour être vendu uniquement dans les camps du corps expéditionnaire[1]. Autrement dit, il est à peu près certain que ce titre est diffusé, au moins jusqu’au début de l’année 1919, en Bretagne et notamment dans les villes de Brest et Saint-Nazaire. En cela, il constitue une archive susceptible de souligner les différences de représentations mentales existant entre soldats américains et populations civiles bretonnes.

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Pour une culture de la guerre de 1940

L’ouvrage que l’historien, et officier d’active, R. Porte fait paraître aux éditions Perrin, dans la bien nommée collection « Vérités et légendes » dirigée par le journaliste féru d’histoire E. Hecht, est de ceux qu’il faut lire[1]. En effet, en ces temps de 80e anniversaire de l’année 1940, il paraît d’autant plus nécessaire de revenir sur cette « année terrible » que la geste commémorative n’est pas sans charrier son lot d’idioties : comme si les historiens ne travaillaient pas, comme s’il n’était pas utile de les lire et comme s’il était pertinent de toujours ressasser les mêmes sornettes[2]. Là est du reste la démarche de l’auteur : « corriger des affirmations cent fois répétées » et « revenir aux faits en intégrant les dernières avancées de la recherche, les archives officielles, les témoignages des acteurs, la presse du temps et les fonds privés » (p. 12-13), tout particulièrement ceux du Service historique de la Défense que R. Porte connait particulièrement bien.

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Protéine de coronavirus. National Institutes of Health (NIH).

Covid-19 et War Studies (3)

La crise du Covid-19 n’est en aucun cas assimilable à une guerre. Pour autant, cela ne signifie pas que les War Studies ne peuvent pas nous aider à mieux comprendre ces moments que nous venons de traverser, ou que nous traversons encore tant cette fin de mois de mai 2020 semble participer d’une sorte d’entre-deux soulignant, au final, combien sont floues les frontières de l’événement. Les difficultés à retrouver la trace du patient zéro montrent d’ailleurs bien qu’il est pour l’heure très périlleux de dire quand commence exactement cette histoire. Là est du reste un première parallèle à dresser avec la guerre, et en l’occurrence celle de 1914-1918.

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Jean-Yves Le Naour sort de guerre

Historien talentueux à qui l’on doit des travaux pionniers sur le genre ou la dimension régionale en Grande Guerre[1], J.-Y. Le Naour change de braquet en livrant un volume, publié chez Perrin, intitulé 1919-1921. Sortir de la Guerre[2]. Il s’agit là du dernier tome d’une vaste série retraçant chronologiquement, année par année, ce conflit absolument hors-normes qu’est la Première Guerre mondiale et l’on retrouve en ces pages ce qui fait la force de cet auteur : une plume acérée – un peu trop peut-être… – et qui sait conjuguer art du récit et talent analytique tout en croquant efficacement les hommes – peu de femmes dans cette fresque – qui font l’Histoire. Il y a là une recette connue mais difficile à maîtriser et l’on se doit de souligner ici le talent manifeste de J.-Y. Le Naour : écrire ce type d’ouvrage n’est pas à la portée de tout le monde. Le paradoxe est que ce volume est, au contraire, pensé pour pouvoir être accessible au plus large lectorat : écriture aérienne, chapitres ciselés qui rythment l’ouvrage, appareil critique réduit à la portion congrue – et de surcroît en fin de livre ce qui est particulièrement exaspérant.

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