Le fascisme italien en Bretagne

Le stimulant ouvrage collectif que P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna ont dirigé et consacré au fascisme italien en France de 1919 à 1945 est de ceux qu’il faut doublement connaître, pour des raisons scientifiques d’une part, d’autre part parce qu’il permet de rappeler ce que devraient être les termes du débat public[1]. Comment en effet ne pas remarquer que ce qualificatif est aujourd’hui dans toutes les conversations ou presque, les intentions de vote prêtées aux Rassemblement national suscitant des réactions revendiquant volontiers d’être « antifascistes ». Or, que l’on aime ou non les propositions de ce parti, force est de constater qu’il ne correspond pas à la définition d’une organisation fasciste. Au départ sont en effet les faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento, p. 17), « cellule de base » (p. 21) du Parti national fasciste bientôt doublée, dans tous les sens du terme, par l’appareil d’État (p. 21). L’origine du mouvement remonte au 23 mars 1919, jour de la fondation à Milan par Benito Mussolini des « Faisceaux italiens de combat formés de militants hostiles au socialisme, au libéralisme et au parlementarisme, déçus par le manque de concessions territoriales à l’Italie après la victoire mutilée de la Première Guerre mondiale » (p. 29). Or, en tant que structure partisane, le Rassemblement national est éloigné de cette organisation en ce qu’il repose sur une structure assez fragile et un capital militant restreint, tout du moins au regard des intentions de vote dont il est crédité à longueur de sondages. Il n’est bien entendu pas dans notre intention d’interroger la pertinence de l’importation d’un vocabulaire adapté au champ politique des années 1920-1930, époque du triomphe des partis de masse, pour décrire une ère sensiblement différente, celle de la démocratie d’opinion. La réponse est en réalité dans la question. Mais l’histoire a beau être une science sociale, démarche prétendument molle aux yeux de ses contempteurs, elle ne saurait être livrée à l’impressionnisme lexical et au manque de rigueur. Les mots ont non seulement un sens mais les définitions importent. Aussi les quelques lignes qui vont suivre se limiteront-elles à évaluer l’apport de l’ouvrage de P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna à la connaissance de l’influence du fascisme italien en Bretagne durant l’entre-deux-guerres.

Un rapide survol de ce riche volume suffit à se convaincre qu’au regard des communications réunies, la péninsule armoricaine ne constitue pas une terre de grande élection pour le fascisme italien. Le terme « Bretagne » n’apparaît ainsi qu’une seule fois dans ces pages, à la faveur d’une évocation de l’épuration d’ailleurs (p. 282). P. Pinna rappelle que si, d’après ce qu’affirment les fascistes italiens, l’état de santé des fasci de France en 1937 est « globalement bon », de vastes disparités existent. Si les régions de Marseille et de Metz sont porteuses, « des difficultés sont indiquées » à Nantes mais aussi Toulouse et Nancy (p. 37-38). L’essor du mouvement ne parait pas conditionné par l’importance de l’émigration puisqu’on relève l’existence dans le milieu des années 1930 d’un fascio à Lorient, alors que seul 340 italiens sont recensés dans le Morbihan (p. 36). L’historien B. Frélaut avançait d’ailleurs au début des années 2000 que ce fascio serait dirigé par un entrepreneur présenté par la police comme étant un « agent officieux du consul d’Italie à Nantes »[2]. Mais force est de constater que les bassins portuaires de Saint-Malo et Saint-Nazaire n’apparaissent pas dans le livre, de même que les villes de Rennes, Quimper, Vannes, Saint-Brieuc ou encore Dinan. Un rapport de l’inspecteur des fasci italiens en France mentionne néanmoins, en 1938, l’existence d’une section féminine à Brest (p. 187), sans toutefois que l’on n’en sache plus à ce propos. Par ailleurs, on gardera à l’esprit qu’il s’agit là d’affirmations émanant des fascistes eux-mêmes, ce qui invite nécessairement à certaines précautions tant les sources sont en la matière « enjoliveuses » (p. 20).

Prospectus d'un tailleur proposant des uniformes de fasci (milieu des années 1930). Collection particulière.
Prospectus d’un tailleur proposant des uniformes de fasci (milieu des années 1930). Collection particulière.

Dès l’introduction de ce volume, P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna rappellent que le développement du fascisme italien en France a à voir avec les flux migratoires. Or, même s’ils notent que « l’immense majorité des immigrés ne manifeste aucun engagement politique, soucieuse prioritairement de leur subsistance et de ne pas attirer l’attention des autorités françaises qui ont tôt fait de sanctionner d’une mesure d’expulsion les militants les plus virulents » (p. 19), c’est bien cette base démographique qui est essentielle. Or en Bretagne, celle-ci manque. La renommée des Odorico à Rennes, et notamment d’Isidore, un des piliers de l’essor du Stade rennais, ne doit pas leurrer. La région est en effet encore dans les années 1930 une terre d’émigration, notamment vers Paris, et n’a pas besoin de main-d’œuvre supplétive. Cette situation n’est pas inédite et, déjà, lors du recensement de 1911, la plupart des Italiens résidant en France se révèlent être installés à l’est d’une ligne partant du Havre et allant jusqu’à Marseille[3]. En Ille-et-Vilaine, ils sont à peine une centaine au début des années 1920, 602 selon les chiffres produits à l’occasion du recensement de 1926, essentiellement dans les secteurs de Rennes, Saint-Malo et Fougères[4]. Ce solde migratoire prévaut d’ailleurs encore dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale et explique que la question algérienne soit dans un département comme la Loire-Inférieure de relativement faible intensité par rapport à ce qui peut s’observer dans d’autres secteurs de l’Hexagone. En conséquence, le nombre d’Italiens présents en Bretagne lors de la période allant de 1919 à 1945 est peu important, voir faible. En 1931, on en recense moins de 5 000 en Loire-Inférieure, et moins de 1 000 en Ille-et-Vilaine, dans les Côtes-du-Nord ainsi qu’en Morbihan et en Finistère (p. 88). En conséquence, les associations communautaires sont, logiquement, soit inexistantes, soit déficientes, comme à Nantes où la Jeunesse italienne du licteur à l’étranger (Gioventù Italiana del Littorio all’Estero GILE) « fonctionne très mal » (p. 79).  On comprend dès lors qu’il faille raisonner sur un corpus famélique, ce d’autant plus que l’historiographie s’accorde à reconnaître que seulement 2% des Italiens en France adhéreraient au Parti national fasciste (p. 19).

À dire vrai, tout semble concorder pour que l’on puisse avancer que la Bretagne n’est pas une terre d’élection pour les Italiens. On l’a dit, du point de vue de la structure économique et démographique, la péninsule offre sans doute peu de perspectives pour des candidats à l’émigration. Mais il n’y a pas que cela. Sainte-Anne d’Auray ne figure par exemple pas parmi les pèlerinages identifiés par R. Schor comme étant fréquentés par la communauté italienne, à la catholicité pourtant assez fermement ancrée (p. 95). Là encore, on peut y voir le reflet d’une péninsule armoricaine qui est une terre exportatrice de missionnaires, mais n’est pas de mission[5]. Profitons néanmoins de l’occasion pour regretter que le volume n’aborde pas un certain nombre de vecteurs qui, en ce qu’ils sont des interfaces franco-italiennes, se retrouvent de facto à pouvoir potentiellement constituer autant de vitrines au service du régime. Le sport est bel et bien évoqué à plusieurs reprises (p. 145, 163, 180, p. 199-211), preuve de la vitalité de ce champ historiographique, mais il y aurait peut-être eu plus à dire à propos du cinéma et, de manière générale, des supports de culture de masse même si F. Cavarocchi traite avec talent du théâtre, de la peinture et de la musique (p. 189-198). Peut-être y aurait-il eu également moyen de questionner les lieux de villégiature. En quoi ces interfaces de repos permettent, ou non, la diffusion du fascisme italien France et, pour ce qui nous intéresse, en Bretagne, ce qui implique d’étudier les touristes italiens dans la péninsule mais aussi les Bretons passant leurs vacances dans la Botte ?

Dans ce cadre, la mémoire de la Grande Guerre, et notamment le tourisme qui lui est associé, tient assurément un rôle à part. Régime basé en partie sur une usurpation du souvenir du conflit, l’Italie fasciste ne tarde pas à encadrer strictement les lieux où se rendent en pèlerinage les anciens combattants et leurs familles[6]. Mais cette géographie est avant tout celle du front (p. 219) et il assez douteux que des Italiens bifurquent par la Bretagne pour se remémorer leur expérience de guerre, où celle d’un proche décédé. Le seul lieu de mémoire de la Grande Guerre dans la péninsule susceptible d’attirer des touristes est Sainte-Anne d’Auray et le souvenir de 1914-1918 n’est pas précisément ce qui est mis en avant par les communicants chargés de promouvoir la destination[7]. Pour autant, on peut regretter que les contributeurs de ce volume collectif n’insistent pas plus sur la dimension transnationale du monde combattant, notamment via la Fédération interalliée des anciens combattants (FIDAC). Nombreuses sont en effet les associations de vétérans qui militent en faveur d’un pacifisme qui ne peut s’entendre sans une certaine forme d’internationalisme, qu’il soit bi ou multilatéral selon les rapports qu’ils entretiennent avec la Société des Nations. Ce point est brièvement abordé par S. Mourlane (p. 140) mais on avouera qu’on aurait aimé en savoir plus à propos de ce qui relève bel et bien d’une véritable diplomatie des anciens combattants. Car si P.-L. Buzzi décrit finement la fascisation des associations italiennes dans l’Hexagone (216-219), on aimerait bien savoir comment se passe la coexistence avec leurs homologues françaises. Un dépouillement scrupuleux du Combattant d’Ille-et-Vilaine, organe de l’Union nationale des combattants dans ce département, se révèlerait sur ce point d’autant plus profitable que l’association se droitise singulièrement après l’accession à la présidence de René Patay, en remplacement de Léon Thébault et en écho au 6 février 1934[8]. En témoigne, pour ne citer qu’un exemple, ce « Retour de Rome » publié en septembre 1935 – donc quelques mois apprès l’accord signé entre Pierre Laval et Benito Mussolini – sur trois colonnes par Léandre Leseleux, impressions de voyage d’un militant de la section de Rennes qu’il conviendrait d’analyser en profondeur[9].

Occurences des termes "fascisme" et "fasciste" dans L'Ouest-Eclair à partir du 1er janvier 1919 d'après les données collectées par la reconnaissance optique de caractères de Retronews.
Occurences des termes “fascisme” et “fasciste” dans L’Ouest-Eclair à partir du 1er janvier 1919 d’après les données collectées par la reconnaissance optique de caractères de Retronews.

À en croire l’ouvrage dirigé par P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna, le fascisme italien en Bretagne serait donc un phénomène résiduel, et peut-être même en conséquence un objet d’histoire d’un intérêt somme toute assez relatif. Après tout, on ne dénombre dans la péninsule aucune Casa d’Italia, ces véritables vitrines du régime à l’étranger (p. 88). Mais une telle approche reviendrait à ériger la péninsule armoricaine en isolat et à oublier que cet espace est résolument connecté au monde d’alors, notamment par l’intermédiaire de la sphère médiatique. L’Ouest-Éclair en fournit d’ailleurs un excellent exemple et, par la même occasion, rappelle que si les flux de données sont maigres, ils ne doivent pour autant pas être passés par pertes et fracas tant ils sont significatifs. On dénombre ainsi plus de 1 500 occurrences du terme « fascisme » dans ce quotidien à partir du 1er janvier 1919, et ce jusqu’à son ultime édition, le 1e août 1944, et plus de 3 500 du qualificatif « fasciste ». Si c’est bien à la faveur de la seconde moitié années 1930 que ces mots apparaissent le plus souvent, leur fréquence, sans pour autant être négligeable, n’est pas non plus massive. Année faste, 1939 permet d’identifier 355 occurrences du terme « fasciste » dans les colonnes de L’Ouest-Éclair ; chiffre certes important mais qui doit être appréhendé au prisme de l’actualité du moment. Or, quoi qu’on en dise, cela ne fait même pas une mention par jour. Comme si bien abrité derrière la ligne Maginot et les certitudes de la victoire acquise en 1918, le quotidien breton refusait de se rendre à l’évidence. Il n’est par ailleurs pas indifférent de remarquer que seuls trois items des collections en partage du Musée de Bretagne renvoient à la requête « fasciste » : trois tracts des années 1970… Seule, au final, la nébuleuse gravitant autour d’Olivier Mordrel regarderait ce qui se produit en Italie, jusqu’à fonder en 1931 « le Parti national Breton d’inspiration notoirement fascisante »[10]. Or là n’est pas le moindre paradoxe au regard, d’une part, de la latinité revendiquée par les fascistes italiens, d’autres par la fascination celtique des militants de l’Emsav.

Il n’en demeure pas moins que la lecture de ce volume collectif dirigé par P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna suggère un certain nombre de chantiers qui restent à mener en Bretagne. Qu’en est-il par exemple, dans le sillage du chapitre proposé par B. Deschamps, de la diffusion de la presse fasciste, à commencer par Il Legionario, organe des fasci à l’étranger (p. 55-56) ? Par extension, quelle est la couverture de l’actualité du fascisme italien France par les journaux bretons ? Là encore, les indices transparaissant des quelques sources à dispositions suggèrent une relation assez mince. Que cela soit au sein de L’Ouest-Éclair ou de son rival rennais Le Nouvelliste de Bretagne, à la ligne éditoriale sensiblement plus conservatrice, l’assassinat puis le procès du meurtrier de Nicola Bonservizi, ami personnel du Duce et fondateur du fascio de Paris (p. 56), ne font jamais la une. Si ces nouvelles sont traitées, elles le sont au moyen de courts articles, non signés, comme si ces informations relevaient en définitive d’une actualité étrangère, extérieure au lectorat. Si Le Phare de la Loire, à Nantes, annonce en première page, le 21 février 1924, qu’un « journaliste italien reçoit, au cours d’une discussion, une balle dans le crâne », le fait divers fait l’objet d’un article moins long que celui exposant les conclusions de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les circonstances ayant conduit à la perte, le 21 septembre 1923, du dirigeable Dixmude[11]. De son côté, La Nuova Italia, journal fondé par Nicola Bonservizi, ne semble pas faire grand cas de la Bretagne. Mais une lecture rapprochée montre tout de même que des liens avec la péninsule armoricaine existent. En novembre 1938, il est par exemple question du secrétariat de zone de Nantes, des fasci de Brest, Lorient et Saint-Brieuc ainsi que de la section de Quimper, sans que plus de détails ne soient néanmoins donnés[12]. En août 1932, le journal publie une liste de souscripteurs domiciliés à Saint-Nazaire, Lorient, Saint-Brieuc et Nantes mais également à Rennes ainsi qu’à Tréboul[13]. Bien entendu, la prudence doit demeurer de mise et on ne peut recevoir pour paroles d’évangile ces informations. Mais elles nous semblent constituer autant d’invitations à prolonger les investigations.

Dans ce cadre, il y aurait aussi sans doute lieu de s’attacher aux répercussions dans la péninsule armoricaine de l’invasion de l’Éthiopie, en 1935. S’il y en a, quels sont les parlementaires à se positionner sur ce point et dans quelle mesure leurs positions sont reprises par les principaux journaux bretons, à commencer par L’Ouest-Éclair, La Dépêche de Brest et Le Phare de la Loire ? Dans un chapitre particulièrement stimulant sur les « mobilisations pour la guerre d’Éthiopie », J. F. Bertonha rappelle que celle-ci est pour partie menée par deux légions de chemises noires vivant à l’étranger (p. 243), dont 665 proviennent de France métropolitaine (p. 245), et que cette campagne donne lieu à une substantielle évolution : « dans le discours du régime fasciste, l’émigrant est désormais associé à un conquérant et un colonisateur impérial » (p. 244).  Certes, aucun ne semble originaire de Bretagne mais est-ce à dire que la campagne y est sans effets, que cela soit au sein de la mouvance fasciste ou, au contraire, de ses opposants ? De même, qu’en est-il des réactions dans la péninsule armoricaine suscitées par l’antisémitisme d’État qui s’installe en Italie à partir de 1938 ? (p. 258-260)

P.-L. Buzzi, S. Mourlane et P. Pinna rappellent que la France bénéficie d’une attention particulière du point de vue de l’organisation du fascisme par Rome. La création du premier fascio, à Paris, date de décembre 1922 et le mouvement paraît essaimer assez rapidement : une vingtaine de fasci en 1925 (p. 23), 42 en 1934 regroupés en cinq secrétariats de zone (Metz, Nancy, Lyon, Marseille et Nice) dont dépendent 131 sections (p. 35-36), 274 fasci enfin en 1938 (p. 36) mais donc rien, ou presque, en Bretagne. La géographie de ces faisceaux semble d’ailleurs regarder plus vers l’Est que l’Ouest à en juger par les sept sélectionnés en 1925 pour représenter la France au congrès des fasci italiens à l’étranger : Marseille, Metz, Modane, Mulhouse, Paris, Strasbourg et Agen (p. 33). Sans doute y aurait-il là matière à s’intéresser de plus près aux autorités consulaires italiennes en poste dans la péninsule, celles-ci étant d’après la judicieuse expression de F. Jesné « en service commandé » (p. 41). En Bretagne, cela concerne Brest et Saint-Nazaire, avec des agences consulaires en 1920, mais surtout Nantes, avec un consulat dans les années 1930 (p. 44)[14]. Dans ce cadre, la carrière et la personnalité de Giovanni Giurato, qui reçoit l’exequatur à la fin de l’année 1935 et dont la compétence porte sur les cinq départements bretons ainsi que sur la Vendée, le Maine-et-Loire et la Mayenne, semble particulièrement intéressante et appelle sans doute de plus amples approfondissements[15]. L’ardeur de ce diplomate, auparavant en poste à Pittsburgh, à défendre le régime ne semble en tout cas guère faire de doute, à en croire tout du moins cette annonce publiée le 28 janvier 1937 par Le Phare de la Loire : « Dimanche 31 janvier, à 10 heures, au siège du Consulat d’Italie, 3, rue Kléber, sous la présidence du Dr Giovanni Giurato, consul d’Italie, aura lieu la distribution de la Befana Fascista organisée par le Fascio Italien de Nantes en faveur des enfants de la colonie italienne »[16].Certes, ces éléments demeurent minces et il n’est même pas certain, à en juger par l’organisation du réseau consulaire, que la Bretagne constitue une entité spécifique aux yeux du régime de Mussolini. Ceci n’empêche toutefois pas, en octobre 1941, L’Italie nouvelle d’encenser, en première page et par le biais du prince de Bianchi de Médicis, les liens entre Anne de Bretagne et la Botte[17]. Faut-il y voir la marque d’une volonté de désarimer l’Emsav et notamment la nébuleuse Breiz Atao à l’Allemagne ?

Carte postale. Collection particulière. À la fin des années 1930, le consulat d'Italie est situé dans l'immeuble à la façade claire, sur la droite du cliché, deux femmes se tenant devant la porte d'entrée.
Carte postale. Collection particulière. À la fin des années 1930, le consulat d’Italie est situé dans l’immeuble à la façade claire, sur la droite du cliché, deux femmes se tenant devant la porte d’entrée.

Peut-on par ailleurs déduire de ce bilan somme toute assez maigre un échec de la fascisation de la Bretagne par Rome ? Sans doute la réponse à une telle question doit-elle être mesurée, les ressources à disposition du régime n’étant pas illimitées. De plus, F. Jesné rappelle que c’est vraisemblablement « la partie méditerranéenne de l’empire colonial français qui […] fait l’objet de l’affectation des consuls les plus authentiquement fascistes » (p. 48), ainsi que les postes éminemment sensibles, pour des raisons qu’il n’est pas utile de développer, de Paris et Marseille (p. 49). Ailleurs en métropole, le profil des consuls semble moins marqué (p. 49) et on comprend dès lors aisément pourquoi, en plus de sa position géographique et de sa communauté italienne restreinte, la péninsule armoricaine est reléguée en périphérie du mouvement. Certes, le peu que l’on puisse savoir de Giovanni Giurato invite à n’en pas douter à de plus amples recherches afin d’affiner le jugement. Mais il n’en demeure pas moins que non seulement, du point de vue de Rome, la Bretagne semble lointaine, mais que les fascistes ne paraissent pas se distinguer des autres régimes que connaît la Botte. En 1914, les agences consulaires de Brest, Nantes et Saint-Nazaire sont sous l’autorité du Havre. Si en 1931 Nantes est élevé au rang de consulat, l’agence de Saint-Nazaire a disparu, ce qui semble assez significatif de l’intérêt somme toute très relatif porté à cette partie de l’Hexagone[18].

Il n’en demeure pas moins que le volume permet d’identifier un certain nombre de points sur lesquels fascistes italiens et bretonistes de toutes obédiences se rejoignent volontiers. Si la question de la naturalisation ne se pose évidemment pas tout-à-fait en ces termes pour l’Emsav, la lutte contre l’émigration est un credo commun (p. 155). De même, les deux mouvements partagent – au-delà de leurs différences – une semblable vision des rôles sexués et bon nombre de stéréotypes de genre. Aussi est-ce pourquoi l’activité des fasci féminins semble si peu intéresser les autorités italiennes, contrairement à celles de leurs homologues masculins (p. 187 et 205).

Reste la question historiographiquement brulante d’un fascisme français, habilement suggérée du reste par le titre de l’ouvrage. Sans revenir sur le vif débat opposant depuis quatre décennies les partisans de Z. Sternhell d’une part, de P. Milza d’autre part, les auteurs remarquent que cette controverse fait peu de cas « de certaines mani­festations du fascisme provenues directement d’Italie et animées par des Italiens au sein de la plus importante communauté étran­gère dans l’Hexagone depuis le début du XXe siècle » (p 18). S’il y a là une manière habile de justifier cette entreprise éditoriale, force est toutefois de constater que l’argument pèse inégalement lorsque l’on ressert la focale géographique puisque la Bretagne, justement, ne semble que peu marquée par ces présences fascistes italiennes. C’est donc par d’autres truchements qu’il faut mener l’enquête et l’on songe spontanément aux francistes de Marcel Bucard (p. 117-130), adoubé par La Nuova Italia (p. 65), ainsi qu’aux Croix de feu du colonel François de La Rocque sans oublier les Chemises vertes d’Henri Dorgères, agrarien passé notamment par la rédaction, à Rennes, du Nouvelliste de Bretagne.

Mais, surtout, c’est à la nébuleuse Breiz Atao que l’on songe. Bien évidemment, et c’est quelque chose qui a déjà été souligné, il ne faut pas nier l’antagonisme fondamental qu’il y a entre ces mouvements pétris l’un de nordisme, l’autre se proclamant défenseur de l’italianité. Néanmoins, de l’uniforme des Bagadoù Stourm aux démonstrations – assez pathétiques au regard des effectifs mobilisés – du Parti national breton, n’y a-t-il pas certains échos ? Dès lors, l’influence du fascisme italien opérerait via ces « cérémonies et liturgies » objets d’un chapitre particulièrement stimulant de S. Mourlane (p. 133-142). Dans ce cadre, la médiatisation de ces événements jouerait un rôle essentiel puisque, faute sans doute de militants, ceux organisés en Bretagne paraissent rares. Signalons toutefois « la fête des enfants italiens » qui se déroule en la salle Racine de Nantes le 6 juin 1937 en présence du Consul[19]. Il n’en demeure pas moins que la comparaison des cérémoniaux n’est pas sans airs de ressemblance : « Les membres du fascio local revêtent pour l’occasion la chemise noire et se présentent, quand l’espace s’y prête, en rangs serrés derrière le fanion de leur section » (p. 140). Enfin, là comme ailleurs, le propos consiste avant tout à forger « une mémoire partagée propre à l’exaltation d’une identité collective » (p. 133).

Défilé d'autonomistes bretons près de Saint-Aubin du Cormier, 1938. Collections Musée de Bretagne : 2018.0002.3.
Défilé d’autonomistes bretons près de Saint-Aubin du Cormier, 1938. Collections Musée de Bretagne : 2018.0002.3.

On mesure donc aisément la richesse de volume collectif qui offre un très appréciable état des connaissances sur l’histoire du fascisme italien France. Espérons naïvement qu’il puisse avoir un peu d’influence sur le vocabulaire employé dans les débats politiques lors des prochains mois… Connaître ce livre est d’autant plus nécessaire qu’il regorge d’idées d’approfondissement à une échelle, pour ce qui intéresse ce carnet de recherche, strictement bretonne. Preuve s’il en est que cette histoire n’a pas fini de susciter maintes enquêtes passionnantes.


[1] Buzzi, Pierre-Louis, Mourlane, Stéphane et Pinna, Pietro (dir.), Le Fascisme italien en France (1919-1945), Paris, Le Cavalier bleu, 2026. Afin de ne pas surcharger inutilement l’appareil critique, les références à cet ouvrage seront dorénavant indiquées dans le corps de texte, entre parenthèses.

[2] Frelaut, Bertrand, « Les Italiens dans le Morbihan de 1879 à 1939 : un cas de petite immigration, Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n°109-4, 2002, p.108.

[3] Buzzi, Pierre-Louis, « Des Consuls en guerre. Les consuls d’Italie en France durant la Première Guerre mondiale », Relations internationales, n°203, 2025/3, p. 26.

[4] Pigeard de Gurbert, François, « Une Première approche de l’immigration italienne en Ille-et-Vilaine : l’étude des questionnaires destinés à l’obtention de la carte d’identité d’étrangers (1917-1924), Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 1996, p. 218 et 221.

[5] Michel, Joseph, Missionnaires bretons d’outre-mer XIXe et XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997.

[6] Voir notamment Buzzi, Pierre-Louis, « Un Tourisme fasciste ? Des touristes italiens sur les champs de bataille français de la Première Guerre mondiale », in Evanno, Yves-Marie et Vincent, Johan, Tourisme et Première Guerre mondiale. Pratique, prospective et mémoire (1914-2014), Ploemeur, Editions CODEX, 2019, p. 325-337.

[7] Le Moigne, Frédéric, « Le mémorial régional de la Grande Guerre à Sainte-Anne d’Auray », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n°113-4, 2006, p. 49-76.

[8] Le Gall, Erwan, « Unis comme au front (populaire)? Les anciens combattants d’Ille-et-Vilaine et le scrutin du printemps 1936 », in Le Gall, Erwan et Prigent, François (dir.), C’était 1936, Le Front populaire vu de Bretagne, Rennes, Editions Goater, 2016, p. 256-285.

[9] Loiseleux, Léandre, « Retour de Rome », Le Combattant d’Ille-et-Vilaine, 3e année, n°20, 20 septembre 1935, p. 1-2. Sur cet individu, voir Arch. dép. I&V : 1 R 2072.608.

[10] Dupuy, Roger, Identité bretonne et République dans la première moitié du XXe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n°111-4, 2004, p. 100.

[11] Le Phare de la Loire, 109e année, n°34019, 21 février 1924, p. 1.

[12] « Viaggio natalizio in Patria », La Nueva Italia, Anno XV, n°784, 24 novembre 1938, p. V.

[13] « Secondo elenco degli offerenti », La Nueva Italia, Anno VIII, n°458, 25 août 1932, p. 4.

[14] Buzzi, Pierre-Louis, « Des Consuls en guerre…, art. cit., p. 29 indique que pendant la Grande Guerre, c’est déjà un agent consulaire, du nom d’Henri Lhermitte, qui est en poste à Brest. Cet article indique par ailleurs que cette agence consulaire ne bénéficie toujours pas d’une ligne téléphonique en 1918 (p. 31). Quant à celle de Saint-Nazaire, elle est vacante en 1915 (p. 32).

[15] « Au Journal officiel », L’Ouest-Éclair, 38e année, n°14270, 2 décembre 1935, p. 2.

[16] « Une Fête enfantine au consulat d’Italie », Le Phare de la Loire, 123e année, n°41207, 28 janvier 1937, p. 4 : « Conte di Savoia Brings Many US Visitors to Nice », The Chicago Daily Tribune (Paris edition), n°5825, 14 août 1933, p. 2.

[17] Bianchi de Médicis, Prince de, « Deux princesses de Médicis Reines de France Duchesses de Bretagne », L’Italie nouvelle, 19e année, n°14, 10 octobre 1941, p. 1.

[18] Jesné, Fabrice, « Les Consuls d’Italie en France au XXe siècle : médiateurs, surveillants, protecteurs », Relations internationales, n°203, 2025-3, p. 39-54.

[19] « La Fête des enfants italiens », Le Phare de la Loire,123e année, n°41335, 6 juin 1937, p. 4. La manifestation ne fait l’objet d’aucun compte-rendu dans ce titre.

Erwan Le Gall
Erwan Le Gall
Docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au CRBC (EA 4451/UMS 3554), je m'intéresse à l'histoire du fait militaire et… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Erwan Le Gall (29 septembre 2026). Le fascisme italien en Bretagne. Ar Brezel. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16upy


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