Prothèse ayant équipé Eugène Chotard. Cliché Alain Amet. Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

Les prothèses d’Eugène Chotard : de la mise en œuvre du droit à réparation

Parmi les très riches collections du Musée de Bretagne se trouvent deux prothèses d’avant-bras droit ayant appartenu à un mutilé de la Grande Guerre originaire de Pipriac, Eugène Chotard. La première, très sombre et passablement rouillée, est constituée d’une armature en métal venant s’embouter sur le moignon à l’aide d’un manchon en cuir[1]. La seconde, plus récente mais aussi plus élaborée, est plus claire et peut-être plus souple, plus confortable à l’usage[2]. C’est en tout cas ce que suggère le coton qui vient sans doute adoucir le contact entre le cuir et le fer d’une part, le moignon d’autre part. Le musée conserve également une fourchette, destinée à se fixer sur la prothèse – on distingue clairement un petit trou dans le manche devant, à l’évidence, servir de point de fixation – mais d’après le témoignage de la fille d’Eugène Chotard, celui s’en est très peu servi, ayant préféré apprendre à utiliser son autre main, en l’occurrence la gauche[3]. On notera néanmoins que ce couvert orthopédique est produit par la célèbre maison d’orfèvrerie Christofle. Cet ustensile en argent, renvoyant à un univers de luxe, contraste singulièrement avec les crochets métalliques destinés à être vissés sur la prothèse, outillage rudimentaire renvoyant à une image assez ancestrale du mutilé et laissant par ricochet deviner une importante perte des capacités de préhension[4]. Là est un détail à ne pas négliger pour un individu qui, lors de son passage devant le Conseil de révision, affirme exercer la profession de charron : un métier qui consiste en la conception, la fabrication et l’entretien de voitures en bois (carioles, charrettes…), ce qui par définition suppose d’avoir de(ux) bonnes mains[5]. C’est d’ailleurs à ce moment de la réflexion qu’on réalise que la main amovible que conserve aussi le Musée de Bretagne n’a à l’évidence qu’une fonction décorative, puisqu’alliage de cuir, de bois et de plastique, elle n’est pas articulée[6]. Elle comble le vide mais ne remplace pas les fonctionnalités du membre perdu. Faute de témoignage plus détaillé du mutilé quant à son amputation et sa prothèse, il n’est toutefois guère possible d’aller plus loin dans une histoire de ces objets et de leur usage. Mais, en revenant aux sources mêmes du parcours militaire d’Eugène Chotard, il est en revanche possible de deviner une chronologie de la prise en charge des « intérêts matériels et moraux » de cet ancien combattant, pour reprendre la formule consacrée, qui n’est pas sans interroger.

Les quelques informations consignées sur le portail des collections en partage du Musée de Bretagne constituent autant de pistes pour cerner le parcours militaire d’Eugène Chotard. Né le 2 avril 1892 à Pipriac, en Ille-et-Vilaine, d’un père charron de 29 ans et d’une femme, son épouse, plus jeune de deux ans et déclarée sans profession, il déclare lors de son passage devant le Conseil de révision, en 1912, exercer le même métier[7]. Cette mention sera ultérieurement rayée au profit de celle de « facteur », ce qui correspond là encore aux informations délivrées par le Musée.

Carte postale. Collections Musée de Bretagne : 971.0008.2667.
Carte postale. Collections Musée de Bretagne : 971.0008.2667.

Dépendant du bureau de Rennes, Eugène Chotard est classé bon pour le service et incorporé à Angers, au 6e régiment du Génie. Cette affectation peut paraître de prime abord surprenante puisque non seulement ce jeune charron n’est pas versé dans l’infanterie mais il déroge à la régionalisation du recrutement. Mais cette nomination renvoie selon toute vraisemblance moins à des compétences professionnelles importées de la sphère civile qu’à l’excédent démographique qui caractérise cette année-là la subdivision de Rennes, le nombre de conscrits étant plus important que les places à occuper dans les rangs.

Sapeur de 2e classe, Eugène Chotard est présent sous les drapeaux lors de la mobilisation générale et compte même parmi les soldats envoyés dans la zone des armées le 6 août 1914, alors qu’il n’a même pas un an de classes au compteur. Rien dans sa fiche matricule de recrutement ne permet de savoir comment se passe son service militaire. On se contentera donc de dire que ce départ précoce pour le front contraste avec celui d’un Joseph Morel, pourtant incorporé dans l’infanterie, arme jugée « non-savante » donc censément moins technique.

Faut-il imputer à cette instruction sommaire, au regard tout du moins des débats ayant entouré l’adoption de la loi de 3 ans, la blessure qui mutile Eugène Chotard et conduit à l’amputation de son avant-bras droit ? L’hypothèse est séduisante mais à manier avec précaution. En effet, le 30 septembre 1914, il est frappé par un éclat d’obus et rien ne permet d’affirmer que là est la conséquence d’une imprudence qui découlerait de ces classes relativement courtes. Par ailleurs, comme la fiche matricule du recrutement n’indique que l’affectation régimentaire d’Eugène Chotard, mais ni son bataillon ni sa compagnie, il n’est pas possible d’essayer d’approcher les circonstances de cette blessure. Les unités du génie sont en effet beaucoup plus « gazeuses » que celles de l’infanterie lors de l’été 1914 et il est indispensable de disposer d’une telle information pour progresser dans l’enquête.

Carte postalle. Collection particulière.
Carte postalle. Collection particulière.

Une chose est néanmoins à peu près certaine. Une fois encore, la citation à l’ordre se révèle être une source éminemment trompeuse, plus discours à destination de l’arrière que véritable transposition des faits. Celle décernée le 11 octobre 1914 à l’ordre de l’armée, conférant port de la Croix de guerre avec palme et Médaille militaire, est à cet égard un modèle du genre :

« Le 30 septembre 1914 ayant eu le bras droit sectionné par un éclat d’obus, s’est fait penser sans aucune plainte, est revenu ensuite serrer la main à tous ses camarades en leur souhaitant bon courage. Depuis le début de la campagne a toujours montré la plus grande énergie. »

Sans doute n’est-il pas nécessaire de développer plus ici l’analyse. Non seulement le véritable « Charleroi sanitaire » qu’est le service de santé de l’armée française lors de l’été 1914 n’est pas de nature à apaiser les blessés mais les séquelles évoquées par la fiche matricule de recrutement ne sont certainement pas pour atténuer les douleurs provoquées par un éclat d’obus[8]. Face à l’urgence de la blessure, il est même possible que le sapeur breton soit amputé dans une ambulance du front, selon la technique dite du saucisson[9]. Bien évidemment, les moyens médicaux à disposition sont alors pour le moins rudimentaires et renvoient sans doute plus à la Grande armée qu’au XXe siècle[10]. Dès lors, de deux choses l’une : ou le médaillé militaire est inconscient, plongé dans une sorte de coma anesthésiant par la douleur, ou il hurle le martyr. Mais jamais il ne peut revenir « serrer la main à tous ses camarades en leur souhaitant bon courage ». Ce dont témoigne avant tout cette source, c’est en définitive de l’écart grandissant entre les représentations mentales de l’arrière, prolongement de celles en vigueur à la Belle époque, et la violence de guerre telle qu’elle se déploie réellement sur les champs de bataille depuis 1914.

Toujours est-il qu’Eugène Chotard est évacué le 30 septembre 1914 vers l’hôpital Necker, à Paris, avant d’être renvoyé au dépôt, à Angers donc, le 15 février 1915, selon toute vraisemblance pour être présenté devant une commission de réforme. Sans doute son état de santé est-il alors jugé insatisfaisant puisque le sapeur mutilé est envoyé le 5 mars 1915 à l’hôpital militaire installé au sein du lycée Michelet à Vanves, puis est transféré le 13 mars 1915 à « l’hôpital Asile à Maison Blanche ». Cette hospitalisation ne doit pas induire en erreur. Certes, cet hôpital de Neuilly-sur-Marne est un célèbre établissement psychiatrique, mais ces murs accueillent également un hôpital militaire. Or rien, en l’état actuel des archives à notre disposition, ne suggère un quelconque internement psychiatrique qui serait consécutif à la perte de ce bras, ablation dont on peut pourtant aisément comprendre qu’elle soit la source d’un important choc post-traumatique. L’hypothèse n’est pas absurde mais rien ne permet, encore une fois, de l’étayer. D’ailleurs, le séjour à Maison blanche est bref. Le 22 mars 1915, Eugène Chotard entre en effet à « l’hôpital militaire complémentaire de Saint-Maurice », toujours en région parisienne.  Un tel parcours hospitalier pourra paraître étonnant. Il n’a pourtant rien d’exceptionnel et on sait, par exemple, qu’Eugène Perrussel, est balloté dans une quantité impressionnante d’établissement de soins au cours de ses différentes évacuations.

Carte postalle. Collection particulière.
Carte postalle. Collection particulière.

Le 29 mai 1915 est une date importante dans le parcours du natif de Pipriac. En effet, Eugène Chotard est présenté ce jour devant la commission de réforme de la Seine pour « amputation de l’avant-bras droit » et est proposé pour « la réforme n°1 avec pension de retraite de 3e classe ». Renvoyé dans ses foyers le 3 juin 1915, il attend donc en Bretagne la décision qui arrive, positive, le 9 novembre 1915. Le lendemain, il est rayé des cadres. Quant à son invalidité, elle est jugée à la fin des années 1930 comme étant définitive et est d’ailleurs évaluée à un taux de 85%[11]. En d’autres termes, l’infirmité dont souffre Eugène Chotard est reconnue comme imputable au service, ce qui lui donne droit à pension, contrairement à la réforme n°2, découlant d’une pathologie dont la Commission estime qu’elle n’est pas imputable au service. Le retraite de 3e classe renvoie à un barème établi en 1887, sur la base de la loi de 1831 sur les pensions militaires, et correspondant à une taxonomie stricte : « amputation d’un membre »[12]. À partir des travaux de l’intendant militaire Jacques Rivière, on peut estimer que cela représente au mieux une gratification de 2 040 francs par an, selon le taux prévu par la loi du 31 mars 1919 instaurant le droit à réparation, montant réévalué au 1er janvier 1929 à 2 856 francs, somme à laquelle il faut ajouter une éventuelle majoration de 357 francs pour cause d’enfant.

Pour être appréciées à leur juste valeur, ces sommes doivent être mises en perspective. Pendant la Grande Guerre, les hommes du rang touchent d’abord 5 centimes par jour, puis 25 à partir d’octobre 1915, « quand le litre de vin bouché en coûtait 30 à 40 » explique A. Prost. Et le même historien de préciser que la retraite du combattant (dont on ne sait pas si elle est perçue par Eugène Chotard, sa fiche matricule ne faisant nullement mention d’une demande de carte) s’élève à 500 francs par an pour les anciens poilus âgés de 50 à 55 ans, et à 1 200 francs au-delà, ce qui non seulement n’est pas jugé « énorme » mais équivaut à « un mois de traitement d’instituteur »[13]. Quand Raoul Girardet évalue le traitement annuel moyen d’un instituteur à 10 500 francs en 1930, la solde annuelle d’un sous-lieutenant s’élève à 15 200 francs, d’un lieutenant à 19 500 francs. La solde mensuelle d’un sous-lieutenant est donc de l’ordre de 1 260 francs, quand un juge en début de carrière perçoit 1 833 francs, un professeur de faculté 4 000 francs et un lieutenant-colonel 4 300 francs[14]. En juillet 1930, le Conseil municipal de Rennes adopte une nouvelle grille salariale pour les employés municipaux, ce qui n’empêche pas cette assemblée de refuser qu’une bonification soit accordée à ceux pouvant se prévaloir de la qualité d’ancien combattant[15]. Il est possible d’en extraire les données suivantes :

FonctionMontant annuel du traitementRemarque
Secrétaire généralDe 33 000 à 45 000 francsAugmentation de 3 000 francs tous les 3 ans.
Directeur du Jardin des PlantesDe 24 000 à 32 000 francsAugmentation de 2 000 francs tous les 3 ans.
Employé11 000 francsEn début de carrière
Employé de classe exceptionnelle19 000 francs25 ans de carrière et plus
Préposé de l’octroi de 7e classe10 900 francs2 ans d’ancienneté
Agent de police débutant9 200 francs 
Agent de police hors-classe11 200 francsPlus de 20 ans de service
Cantonnier débutant9 000 francs 
Cantonnier de classe exceptionnelle10 800 francsPlus de 20 ans de service
Contremaître débutant11 500 francs 
Contremaître12 400Plus de 9 ans de service
Huissier de mairie débutant8 900 francs 
Huissier de mairie de classe exceptionnelle11 300 francsPlus de 25 ans de service
Garde-champêtre débutant8 500 francs 
Garde-champêtre9 200 francsPlus 24 ans de service
Femme de service débutante6 250 francs 
Femme de service6 750 francsPlus de 15 ans de service

Tableau 1 : Quelques exemples de rémunérations prévues par le barème des salaires et traitements adopté le 22 juillet 1930 par le Conseil municipale de Rennes. Arch. mun. Rennes : 1 D 1665, Délibérations du conseil municipal, 1930, p. 411-444.

Suivant les catégories sociales, et le genre, les écarts sont donc énormes. En 1930, en France, le salaire journalier moyen d’un charron est de 32,75 francs par jour, celui d’un journalier de 26,04 francs, d’un forgeron de 48,80 francs[16]. Certes, des disparités régionales existent. De plus, il est assurément difficile de transposer des rémunérations journalières sur des revenus mensuels et une gratification annuelle. Certains métiers sont par ailleurs en tension et les rémunérations doivent aussi s’apprécier au regard de la conjoncture. On songe par exemple à cette entreprise de Perros-Guirec qui, demandant en avril 1930 de « bons plombiers d’intérieur connaissant à fond [le] travail [du] cuivre », propose un salaire oscillant entre 40 et 48 francs[17]. Mais l’ordre d’idées n’en demeure pas moins instructif. Ainsi, le salaire moyen journalier d’un ouvrier en France est, toujours en cette année 1930, de 33,66 francs[18]. À Rennes, le traitement d’un ouvrier municipal débutant est fixé à 9 700 francs par an, 11 500 pour un de classe exceptionnelle, soit un individu pouvant justifier de 20 ans de services[19].

Collections Musée de Bretagne : 993.0011.100.
Collections Musée de Bretagne : 993.0011.100.

Ces chiffres ne disent toutefois pas grand-chose du pouvoir d’achat. Alors que les mines du nord de la France sont en août 1930 à l’arrêt du fait d’un mouvement de grève, L’Ouest-Éclair donne la parole à un « ouvrier » :

« Je ne demande pas mieux que d’être assuré, mais je ne peux payer. Mon salaire actuel est juste suffisant pour vivre, je ne puis en soustraire dix sous sans en souffrir. Augmentez donc mon salaire en conséquence, je paierai ma part. »[20]

Évidement, en campagne, l’économie n’est encore pas complètement monétisée et bien des trocs en nature peuvent subsister, ce sans compter que chacun ou presque dispose d’un jardin, voire d’un poulailler. D’ailleurs, lors du recensement de 1911, si Eugène Chotard et son père, Pierre, figurent en tant que « charrons », sa mère, Renée, est répertoriée comme « cultivatrice »[21]. Mais c’est dans le bourg qu’on le retrouve 10 ans plus tard, mutilé, marié – on y reviendra ultérieurement – et père d’une petite Marie née en 1920. Sa femme, elle, est répertoriée comme « patronne » d’un débit de boissons »[22]. Une situation qui ne change pas jusqu’en 1936mais qui ne doit pas tromper tant il serait hasardeux de faire d’Eugène Chotard un parfait urbain[23]. C’est en effet dans un cadre éminemment rural qu’il vit, plus précisément dans une commune très étendue et dont la population passe de 3 756 habitants en 1911 à 3 161 en 1936. Le Musée de Bretagne conserve par ailleurs une paire de sabots qu’il utilisait dans son pressoir à cidre – ce qui fait sens au regard de la profession de sa femme – ainsi qu’une boite destinée à contenir le grain nourrissant les volailles du poulailler, preuves que les moyens de subsistance du mutilé relèvent aussi pour partie d’une agriculture plus ou moins vivrière[24]. Mais cette activité ne peut certainement pas compenser la perte d’un avant-bras sur le champ de bataille.

Carte postale. Collections Musée de Bretagne : 970.0049.4530.
Carte postale. Collections Musée de Bretagne : 970.0049.4530.

Toujours est-il qu’Eugène Chotard est l’un des 800 000 mutilés auquel l’État vient en aide au tournant de 1930, pour un montant global de l’ordre de 16 000 000 de francs courants[25]. Or, si cette époque est aussi celle de l’entrée dans une crise économique majeure, ce revenu garanti par le jeu des équilibres politiques constitue une sorte d’amortisseur social. L’historien S. Berstein note ainsi que :

« La forte résistance des syndicats et des associations d’anciens combattants à la réduction de ces revenus freine leur baisse. Mais il serait erroné de voir, dans ces ‘bénéficiaires de la crise’, les profiteurs d’une situation désastreuse pour le reste de la population. Il s’agit de catégories dont les revenus, après avoir connu une réelle détérioration durant les années 1920, ont été réajustés à la veille de la crise et dont le modeste acquis s’est maintenu malgré la crise. »[26]

Détail intéressant, l’acte de naissance d’Eugène Chotard nous apprend qu’il se marie à Bruc-sur-Aff, commune d’Ille-et-Vilaine située à environ 5 kilomètres de Pipriac, le 13 juillet 1918, alors donc qu’il est déjà mutilé, avec une certaine Marie Augustine Divet[27]. Cette union ne fait manifestement l’objet d’aucune publicité dans la presse. On ignore de plus comment les deux époux se sont rencontrés mais Eugène Chotard se déclare alors « facteur intérimaire » résidant au « Brey-aux-Oyons, commune de Pipriac »[28]. L’heureuse élue est, quant-à-elle, une « tailleuse célibataire domiciliée à Bruc, au Bourg ». Les témoins sont un « maréchal », un boulanger et deux cordonniers, tous répertoriés comme résidant à Bruc-sur-Aff[29].

Cate postale. Collections Musée de Bretagne : 971.0008.1462.
Cate postale. Collections Musée de Bretagne : 971.0008.1462.

Il est intéressant de relever que cet acte de mariage ne fait nulle mention de l’infirmité d’Eugène Chotard. S’il est difficile de se livrer à la moindre conclusion définitive tant les archives en notre possession sont lacunaires, on se contentera de déduire que cette mutilation, qui doit aussi être envisagée sous l’angle économique, n’est pas de nature à annihiler son attractivité sur le marché matrimonial. Certes, il est heureux que le cœur ait ses raisons, raisons qui ne sont pas toujours celles du portefeuille. Pour autant, rappelons qu’un homme du rang pensionné de 2e classe (amputation de deux membres) reçoit en 1918 une gratification de l’ordre de 4,80F par jour, quand le salaire quotidien d’un ouvrier des manufactures de tabacs est de 8,79F, 10,12 pour un mineur[30]. Quiconque a à l’esprit l’ampleur de l’inflation qui sévit alors prendra la mesure de la réalité du montant de la pension touchée par Eugène Chotard. Quant à son traitement de « facteur intérimaire », on ne peut faire autrement que de l’estimer modeste. Mais force est aussi de conster que ce couple parvient à acheter un débit de boissons, ce qui paraît devoir attester certaines possibilités financières.

Là encore, les sources manquent pour déterminer les circonstances exactes de l’entrée de ce mutilé dans cette nouvelle carrière de facteur. Les informations confiées au Musée de Bretagne par la famille d’Eugène Chotard font état d’un « emploi réservé » et cette institution conserve d’ailleurs une pèlerine lui ayant été fournie par l’administration des Postes[31]. Si rien n’atteste pour l’heure la fiabilité de cette hypothèse, celle-ci est néanmoins hautement plausible. Non seulement l’administration des Postes fait, du fait du conflit, face à une hémorragie considérable de personnel mais nombreux sont les mutilés de guerre à envisager un poste de facteur rural. Un concours est même instauré en 1916 et un « droit de préférence » instauré au bénéfice de ces infirmes. L. Albaret indique qu’en 1923, ce sont près de 12 000 mutilés de guerre qui intègrent l’administration des Postes et télégraphes[32]. Le Musée de Bretagne conserve d’ailleurs plusieurs effets ayant appartenu à Joseph Rozé, ancien combattant du 70e RI ayant un parcours assez similaire à celui d’Eugène Chotard bien que, fait prisonnier en 1916, il ne soit nullement invalide. Ayant en effet déclaré lors de son passage devant le Conseil de révision en 1913 exercer la profession de « cultivateur », il devient après le conflit « facteur des PTT » sans que l’on soit néanmoins en mesure de déterminer s’il s’agit ou non d’un emploi réservé[33].Toujours est-il que le sapeur amputé de son avant-bras droit est répertorié comme facteur lors des recensements de 1921 à 1931[34]. En 1936, c’est en tant que « chef-facteur » que son nom apparaît sur cette archive[35].

Almanach 1918 des Postes figurant un officier général - pêut-être s'agit-il de Ferdinand Foch? - remettant à une famille endeuillée une décoration dans la cour d'honneur des Invalides. Peut-êyre Eugène Chotard a-t-il vendu cet almanach? Collections Musée de Bretagne : 2016.0008.7.
Almanach 1918 des Postes figurant un officier général – pêut-être s’agit-il de Ferdinand Foch? – remettant à une famille endeuillée une décoration dans la cour d’honneur des Invalides. Peut-êyre Eugène Chotard a-t-il vendu cet almanach? Collections Musée de Bretagne : 2016.0008.7.

La fiche matricule de recrutement d’Eugène Chotard donne à penser que, lors de son mariage, Eugène Chotard, n’est alors pas équipé d’une prothèse. En effet, la Commission de réforme tenue à Rennes le 27 juillet 1937 le juge « appareillable ». À en croire cette source, c’est la première qui statue de la sorte, ce qui n’est pas sans interroger. Il faut en effet attendre plus de 20 ans pour qu’une telle décision intervienne. Pendant ces deux décennies, jamais Eugène Chotard ne paraît passer devant la moindre Commission. Faut-il considérer qu’il y a là une faille de la source, puisque le Musée de Bretagne indique qu’Eugène Chotard « est très rapidement appareillé », ou au contraire, donner du crédit à la fiche matricule de recrutement et imputer cet état de fait à un capital assez modeste de négociation ? Le fait est qu’ancien combattant d’une unité dont le dépôt se trouve à Angers, il est d’abord évalué par la Commission de la Seine avant que son dossier soit pris en charge, plus de 20 ans plus tard donc, par celle de Rennes[36]. Autant de complexités géographiques et administratives qui peuvent peut-être expliquer cela. Pour autant, en l’état actuel des archives à disposition, il n’est pas possible de statuer. Mais si la deuxième option devait être retenue, alors les prothèses conservées par le Musée dateraient au mieux de la fin des années 1930, et non des années 1920. C’est à ce moment qu’il faut sans doute remarquer que cette institution indique que la première prothèse dont bénéficie Eugène Chotard est produite « par la société Dupêche à Rennes »[37]. Or cette entreprise d’orthopédie, dont l’atelier se situe au début des années 1930 à l’intersection des rues de la Parcheminerie et de la Chalotais à Rennes, ne semble voir le jour qu’en 1929[38].

Malheureusement, on ne sait pas si Eugène Chotard milite au sein d’une association d’anciens combattants, voire de mutilés. En Ille-et-Vilaine, on songe naturellement à l’Union nationale des anciens combattants tant celle-ci est hégémonique. Or, justement, la reconnaissance optique de caractères disponible sur Gallica permet d’identifier dans les pages du Combattant d’Ille-et-Vilaine, le mensuel de la fédération départementale, un certain Chotard entourant le 7 novembre 1937, en compagnie de camarades, le drapeau de la section de Pipriac de l’UNC[39]. C’est la première fois qu’on trouve la trace de cet individu dans cette publication. Faut-il dès lors en conclure qu’il vient juste d’adhérer et, en conséquence, faire un lien avec la décision rendue par la Commission de réforme tenue à Rennes le 27 juillet 1937 ? Cela serait sans compter sur L’Ouest-Éclair qui rend également compte de cette manifestation et indique que l’intéressé se prénomme Joseph Chotard[40]. Peut-être s’agit-il d’un cousin ? Toujours est-il que l’hypothèse d’un lien direct de causalité entre une adhésion à l’UNC et son appareillage s’en trouve fragilisée.

Carte de membre de l'UNC. Collection particulière.
Carte de membre de l’UNC. Collection particulière.

Mais, dans le même temps, plusieurs éléments laissent penser qu’Eugène Chotard est bien sociétaire de la section de Pipriac. En 1936, la fédération départementale indique que celle-ci est « une grosse section dont les adhérents sont éparpillés dans une campagne très étendue ». Elle revendique d’ailleurs 206 adhérents dont « 19 nouveau »[41]. Eugène Chotard compte-t-il parmi les premiers ou les seconds ? Lors des cérémonies du 11 novembre 1938, le drapeau de l’UNC est « porté par Hardy, le plus jeunes de nos mutilés » indique Le Combattant d’Ille-et-Vilaine[42]. Ceci implique donc qu’il y ait d’autres amputés au sein de l’association. Ajoutons qu’Eugène Chotard est, de par son métier de facteur, nécessairement très connu sur la commune de Pipriac. Sans compter que sa femme, tenancière d’un débit de boissons, est aussi très probablement identifiée par la population. Dès lors, non seulement la perte de son avant-bras droit au front doit être sue de tous mais elle est selon toute vraisemblance arrivée aux oreilles d’un ou plusieurs responsables de l’UNC. D’ailleurs, tout porte à croire que c’est lui qui distribue chaque mois aux sociétaires leur numéro du Combattant d’Ille-et-Vilaine. Aussi, est-il finalement assez probable qu’il ait adhéré à cette association, sans pour autant nécessairement s’y investir outre mesure. Dès lors, c’est bien l’aptitude de l’association à diriger ses adhérents vers les services publics compétents, qui serait en jeu.

Sauf à penser que si Eugène Chotard n’est appareillé qu’en 1937, c’est qu’il n’en ressent auparavant pas le besoin. Nombreux sont en effet les mutilés ayant décrit les grandes difficultés qu’ils ont eu à s’adapter à leurs prothèses, celles-ci n’étant pas toujours au point, peu pratiques à l’usage et parfois même douloureuses. Par ailleurs, si les éléments conservés par le Musée de Bretagne laissent penser qu’il est droitier, force est d’admettre qu’en l’espace de deux décennies il a dû rapidement apprendre à utiliser sa main gauche, notamment pour manger[43]. Dès lors, on comprend alors aisément qu’Eugène Chotard ne se soit que peu servi de sa fourchette en argent.

Une rude Pipriac qu'Eugène CHotard doit bien connaître: celle de la Poste (carte postale). Collections Musée de Bretagne : 970.0049.4535.
Une rude Pipriac qu’Eugène CHotard doit bien connaître: celle de la Poste (carte postale). Collections Musée de Bretagne : 970.0049.4535.

On mesure par là même aisément l’intérêt d’une histoire par l’objet. Car le fait que ces prothèses soient aujourd’hui conservées par le Musée de Bretagne, à la suite d’un don de la famille, n’est pas neutre. En effet, une telle démarche témoigne d’un rapport très fort à ces artefacts. L’historien U. Pavan Dalla Torre a d’ailleurs montré combien en Italie la prothèse est un élément constitutif de l’identité des mutilés de guerre, jusqu’à devenir un véritable emblème politique. Mais ce que montrent celles conservées par le Musée de Bretagne, c’est que ces objets ont volontiers tendance à faire office d’arbres cachant le reste de la forêt. Dans le processus de réparation du traumatisme physique subi – rien n’est fait en ce qui concerne la détresse psychologique – ce sont la réforme, la pension et l’emploi réservé qui arrivent en premier, l’appareillage n’intervenant que bien ultérieurement. Mais une telle chronologie, pour choquante qu’elle puisse paraître, n’est pas non plus complètement illogique si l’on accepte de sortir d’un cadre strictement biographique et d’envisager Eugène Chotard comme l’indice d’une réalité beaucoup plus vaste. On l’a dit, ce mutilé n’est jamais qu’un des 800 000 auquel l’État vient financièrement en aide au tournant de 1930, politique publique généreuse mais au coût néanmoins substantiel : 16 000 000 de francs courants. Ce d’autant plus qu’après 1932 les caisses de l’État passent au rouge. Dès lors, l’appareillage apparaît comme une ligne de crédit supplémentaire quand l’emploi réservé, au contraire, en ce qu’il octroie à l’invalide des moyens de subsistance, tendrait à desserrer la pression financière. De surcroît, Eugène Chotard n’a du fait de son infirmité vraisemblablement pas d’autre choix que de changer de métier. Lui réserver un emploi est donc aussi pour l’État le moyen de lui éviter l’indigence, celle-ci pesant nécessairement, en dernière instance, sur les deniers publics. Quant à l’économie morale de la reconnaissance, elle est en la circonstance bien ambivalente[44]. Certes, Eugène Chotard est cité à l’ordre mais, eu égard à la nature du texte qui le distingue, peut-on vraiment être certain de la manière dont il reçoit cette marque de reconnaissance ? Reste une Médaille militaire, mais dont on ne peut dater avec certitude l’obtention[45]. Les artefacts conservés par le Musée de Bretagne se révèlent donc moins être la matérialisation de la réparation due aux mutilés de la Grande Guerre que les témoins d’une prise en charge de leurs « intérêts matériels et moraux » accordant la priorité au retour au travail. Le confort des amputés apparaît dans ce cadre d’autant plus secondaire que l’exemple d’Eugène Chotard laisse penser que sa demande d’appareillage n’intervient que tardivement.


[1] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

[2] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.86.

[3] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.102.

[4] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.101.

[5] Arch. dép. I&V : 1 R 2112.535.

[6] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.87.

[7] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35219 604, acte n°30 et 1 R 2112.535.

[8] Viet, Vincent, La Santé en guerre 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015.

[9] Pour une première approche Delaporte, Sophie, « Médecine et blessure de guerre », in Audoin-Rouzeau, Stéphane et Becker, Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918 Histoire et culture, Paris, Bayard, 2004, p. 347-355 ainsi que Delaporte, Sophie, Les Gueules cassées, les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noesis- Agnès Viénot, 1996.

[10] À ce propos consulter Houdecek, François, Vivre la Grande armée. Être soldat au temps de Napoléon, Paris, CNRS Éditions, 2023, p. 316 et suivantes.

[11] Arch. dép. I&V : 1 R 2112.535.

[12] Viet, Vincent, « Aux fondements introuvables de l’Etat-Providence : la loi du 9 avril 1898 à l’épreuve de la Grande Guerre », Le Mouvement social, n°257, 2016/4, p. 127-147.

[13] Prost, Antoine, Les Français d’une guerre à l’autre, Paris, Gallimard, 2024. Ajoutons que le montant de cette retraite reste le même pendant des années. Voir à ce propos Collections Musée de Bretagne : 982.0005.74.

[14] d’Andurain, Julie et Cochet, François, Lieutenants. Destins de lieutenants français de 1800 à nos jours, Paris, Éditions Pierre de Taillac, 2026, p. 58 et 60.

[15] Arch. mun. Rennes : 1 D 1665, Délibérations du conseil municipal, 1930, p. 411-448.

[16] Rivet, Raymond, « Les Salaires », Revue d’économie politique, vol. 45, n°3, 1931, p. 1045-1057.

[17] Annonce, L’Ouest-Éclair, 31e année, n°11204, 6 avril 1930, p. 13.

[18] Rivet, Raymond, « Les Salaires », Revue d’économie politique, vol. 45, n°3, 1931, p. 1045-1057.

[19] Arch. mun. Rennes : 1 D 1665, Délibérations du conseil municipal, 1930, p. 423.

[20] « Les Grèves du Nord touchent-elles à leur fin ? », L’Ouest-Éclair, 32e année, n°12 332, 12 août 1930, p. 2.

[21] Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 16, feuillet 115.

[22] Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 17, feuillet 9.

[23] Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 20, feuillet n°7.

[24] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.135 et 2011.0008.53.

[25] Viet, Vincent, « Aux fondements introuvables de l’Etat-Providence : la loi du 9 avril 1898 à l’épreuve de la Grande Guerre », Le Mouvement social, n°257, 2016/4, p. 127-147.

[26] Berstein, Serge, La France des années 1930, Paris, Armand Colin, 2011, p. 56.

[27] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35219 604, acte n°30.

[28] Il s’agit là d’une erreur puisque le lieu dit est Le Breil aux Oyons.

[29] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35045 710, acte n°4.

[30] Prost, Antoine, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1977, Tome 1, p. 19.

[31] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.3.

[32] Albaret, Laurent, La Poste pendant la Première Guerre mondiale, Paris, Yvert & Tellier, 2016, p. 114-116.

[33] Arch. Dép. 1&V : 1 R 2132.768.

[34] Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 17, feuillet 9 ; 11 NUM 35219 18, feuillet n°11. Lors du recensement de 1931, c’est la mention de « facteur rural » qui et consignée. Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 19, feuillet 17.

[35] Arch. dép. I&V : 11 NUM 35219 20, feuillet n°7.

[36] Arch. dép. I&V : 1 R 2112.535.

[37] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.10.

[38] « Une alerte d’incendie dans la rue de la Parcheminerie », L’Ouest-Éclair, 34e année, n°13 411, 26 juillet 1933, p. 6 ; [https://orthopedie-gallon.fr/qui-sommes-nous/notre-histoire/ ǀ page consultée le 3 septembre 2026]. Deux annonces, publiées le 28 avril puis le 12 mai 1929 dans L’Ouest-Éclair, font état d’un rachat de « fonds de commerce d’orthopédie-bandages, 4, rue de l’Hermine » à Rennes par « M. et Mme Dupêché ».

[39] « La Fête des Anciens Combattants », Le Combattant d’Ille-et-Vilaine, 6e année, n°49, décembre 1937, non paginé.

[40] « La Fête des anciens combattants », L’Ouest-Éclair, 39e année, n°14 977, 11 novembre 1937, p. 9.

[41] « Vie du Groupe », Le Combattant d’Ille-et-Vilaine, 4e année, n°27, 13 avril 1936, non paginé.

[42] « Dans les arrondissements », Le Combattant d’Ille-et-Vilaine, 8e année, n°63, 1er février 1939, non paginé.

[43] Collections Musée de Bretagne : 2011.0008.102.

[44] Sur ce concept indissociable des travaux de l’historien Bruno Cabanes sur les processus de sortie de guerre voir notamment de cet auteur « Le Retour du soldat au XXe siècle. Perspectives de recherches », Revue historique des Armées, n°245, 2006/4, p. 4-16.

[45] Arch. dép. I&V : 1 R 2112.535.

Erwan Le Gall
Erwan Le Gall
Docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au CRBC (EA 4451/UMS 3554), je m'intéresse à l'histoire du fait militaire et… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Erwan Le Gall (7 septembre 2026). Les prothèses d’Eugène Chotard : de la mise en œuvre du droit à réparation. Ar Brezel. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ql4


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