Reconstituer la vie d’un individu en Grande Guerre exige de recourir à de nombreuses et très diverses archives[1]. Mais tout n’est pas qu’affaire de technique, loin de là. La curiosité, l’inventivité mais aussi, il faut bien l’avouer, la sérendipité et une certaine dose de chance, sont ici choses primordiales. C’est à ce prix, et uniquement à ce prix, que toute la complexité du réel, que tout l’enchevêtrement des identités sociales (professionnelles, familiales, politiques et syndicales…) peut se dévoiler. C’est ce que rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine du 47e RI et patron d’un débit de boissons de Rennes, Louis Guérin[2]. L’appellation de « limonadier » ou de « garçon de café » que l’on retrouve fréquemment dans les archives paraît en effet assez largement abusive : c’est bel et bien d’un chef d’entreprise dont il s’agit ici. Ou précisément de plusieurs entreprises puisque derrière cet établissement se cache en réalité un second café, situé lui à Saint-Malo. Dès lors, la trajectoire du commerçant Louis Guérin se révèle comme tendue par une courbe indéniablement ascendante, et faisant du reste remarquablement écho à son cursus honorum militaire. De là à soupçonner un lien de cause à effet ?
C’est par l’intermédiaire du journal des marches et opérations du 47e RI, une source éminemment militaire puisqu’elle est en quelque sorte le journal de bord de l’unité, que j’ai rencontré celui qui n’était alors « que » le « sous-lieutenant à titre temporaire Guérin ». Ignorant son prénom, sa date et son lieu de naissance, il ne m’est, à ce moment de l’enquête, pas possible d’en savoir plus à propos du déroulement de la carrière de cet officier. La série Ye du Service historique de la Défense regroupant les dossiers de carrière des officiers subalternes et supérieurs de l’armée française de la Grande Guerre pourrait s’avérer intéressante mais les conditions de consultation à Vincennes invitent à privilégier d’autres voies. Sans compter que le nom Guérin est très répondu et que cette recherche a,a priori, tout de la quête d’une aiguille dans une botte de foin. Même si Léonore ne renvoie qu’à 349 récipiendaires de la Légion d’honneur appelés Guérin, il n’y a pas moyen de trouver celui qui porte pendant la Grande Guerre l’uniforme du 47e RI et qui nous intéresse ici. Idem bien entendu en ce qui concerne Le Grand mémorial, d’aucune utilité pour l’heure.
L’enquête prend un nouveau tour après la découverte des travaux de l’historienne B. Touchelay relatifs à la contribution sur les bénéfices de guerre, lecture qui me conduit à dépouiller par curiosité les riches dossiers conservés aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine[3]. C’est ainsi que je découvre, par le plus grand des hasards donc, un dossier relatif à un certain Louis Guérin, sous-lieutenant à titre provisoire devenu, au début de l’année 1918, capitaine au sein de ce même 47e RI de Saint-Malo. Alors en convalescence, il rencontre un agent de l’administration fiscale qui souhaite établir le montant des bénéfices réalisés par le café qu’il possède, au n°1 de la rue du Champ de Mars à Rennes. Dans son rapport, cet agent – qu’il n’est malheureusement pas possible d’identifier – décrit ainsi ce débit de boissons :
« L’établissement qu’il exploite est un café où se fait la vente habituelle d’apéritifs, vins, liqueurs, bières, café et eaux (pas de cidre). Sa clientèle est composée d’habitués dont le nombre a diminué de moitié depuis la guerre et les vides ainsi produits par la mobilisation n’ont été un peu comblés que parce que M. Guérin n’a pas augmenté les consommations dans les mêmes proportions que ses confrères ; cette clientèle est formée de petits employés de commerce et commerçants, peu de personnes de passage, et le prix des apéritifs ne dépasse pas 0,50f. »[4]
En plus de ce rapport, figure dans ce dossier une coupure de presse que la reconnaissance optique de caractères de Retronews permet d’identifier comme étant publiée par une étude notariale rennaise dans le numéro du 20 juillet 1919 du Nouvelliste de Bretagne[5]. Cette archive permet de singulièrement faire progresser l’enquête en nous apprenant que « Suivant conventions, M. Louis Guérin, et son épouse Madame Rosalie LETOURNEUR, ont cédé à M. Abel HARDY et son épouse, Madame Philomène BOISGERAULT le fonds de CAFE DE LA RENAISSANCE qu’ils exploitaient à Rennes, 1, rue du Champ de Mars »[6]. C’est là une piste très utile. Désormais, on sait que l’officier du 47e RII s’appelle Louis Guérin, ce qui permet d’aisément contourner le bruit médiatique généré par la reconnaissance optique de caractère quand elle interrogée à propos de cet officier. Il ne suffit ainsi que de quelques secondes pour retrouver dans les colonnes de L’Ouest-Éclair « la promesse de mariage » entre « Louis Guérin, garçon limonadier, rue de Nemours, 28, et Rosalie Letourneur »[7]. Par la suite, on retrouve aisément la trace du couple lors du recensement de 1911. Louis et Rosalie Guérin résident alors au 1, rue du Champ de Mars, en compagnie d’une certaine Adèle Guillard, née en 1892 à Guichen, et d’Éléonore Tertrais, qui elle vient au monde à Irodoüer, en 1893. Toutes deux sont répertoriées comme employées de Louis Guérin, qui est alors recensé comme chef du ménage et « limonadier » tandis que son épouse, Louise, est déclarée sans profession. Plus décisif encore, on apprend grâce à cette archive que Louis Guérin naît en 1880 à Saint-Ouen-la-Rouërie, petite commune des environs d’Antrain, au nord-est de l’Ille-et-Vilaine, quand son épouse voit le jour dans le même canton, mais en 1877, à Tremblay[8].
Il n’est dès lors pas très difficile de retrouver les actes de naissance de ces deux individus. Louis, Victor, Pierre, Marie Guérin vient au monde le 24 septembre 1880 à Saint-Ouen-la-Rouërie dans une famille de meuniers. Son acte de naissance fait état d’un mariage le 5 août 1905, quelques jours donc seulement après la publication par L’Ouest-Éclair de la « promesse », avec Rosalie Letourneur, union contractée à Fougères[9]. Son épouse voit pour sa part le jour le 17 octobre 1877 à Tremblay dans une famille de cultivateurs[10]. Lors de leur mariage, les deux conjoints déclarent être respectivement « garçon limonadier » pour Louis Guérin et « couturière » pour Rosalie Letourneur. Elle indique à cette occasion habiter à Fougères, ce qui explique par ailleurs que cette union soit célébrée en cette ville. Cette archive permet de surcroît de prendre acte de certaines évolutions biographiques. Louis Guérin est répertorié comme résidant à Rennes, au 28, rue de Nemours tandis que son père, François Guérin, se présente comme « contremaître », et non plus meunier, habitant à Saint-Malo. Si les parents de Rosalie Letourneur sont toujours cultivateurs, ils sont désormais installés dans la Manche. À l’évidence, les époux appartiennent à un milieu social modeste et, d’ailleurs, l’acte précise qu’aucun contrat de mariage n’est établi. Sur les quatre témoins, que des hommes, signant en ce 5 août 1905, un déclare être « sans profession ». Les autres sont soit « employé aux chemins de fer », soit « serrurier », soit « peintre ». Pour l’anecdote, on retiendra que Louis Guérin et Rosalie Letourneur sont mariés par Armand Rébillon, adjoint au maire de Fougères et père homonyme du célèbre historien[11].
Une fois tous ces éléments en main, il n’est pas difficile, en reprenant les tables de la classe 1900 du bureau de recrutement de Saint-Malo, de retrouver la fiche matricule de Louis Guérin. En dernière instance, c’est cette archive qui nous permet de retracer sa carrière militaire et, par la même occasion, de prendre la mesure de la combinaison des rôles sociaux que donne à voir sa biographie[12]. Lors de son passage devant le Conseil de révision, le natif de Saint-Ouen-la-Rouërie déclare exercer la profession de « limonadier » et être domicilié à Saint-Malo, au 14, rue Jean de Chatillon, c’est-à-dire intra-muros. Déclaré bon pour le service, il mesure 1,57 mètre et ne paraît être caractérisé par aucune particularité physique. Louis Guérin est incorporé en tant que soldat de 2e classe le 16 novembre 1901 pour effectuer son service militaire au 119e RI, unité située assez loin de la Côte d’Émeraude puisque tenant garnison à Lisieux ainsi que Courbevoie. Cette affectation ne dure toutefois pas puisque le Breton est transféré au 47e RI le 17 février 1902. Sans doute cette décision a-t-elle à voir avec un subtil jeu de vases démographiques communicants entre régions militaires et l’impérieuse nécessité de garnir à tout prix les rangs. Toujours est-il que c’est au sein de cette unité qu’il est nommé caporal quelques mois plus tard, le 3 octobre 1902, puis sergent, le 6 novembre 1903. Le temps sous les drapeaux n’étant pas encore de deux ans, puisqu’il faut attendre pour cela la loi de 1905, Louis Guérin effectue une troisième année de service militaire, avant d’être envoyé dans la disponibilité le 18 septembre 1904. Son parcours contraste donc singulièrement avec celui de son confrère « garçon de café » Joseph Morel. Peut-être faut-il y voir la marque d’un certain « esprit militaire » ?
Revenu à la vue civile, Louis Guérin s’établit à Rennes et déclare, le 15 mars 1905, à l’autorité militaire être domicilié au 8, rue de Berlin. Quelques mois plus tard, à la mairie de Fougères, quand il se marie, il dit habiter au 28, rue de Nemours[13]. Puis, le 28 novembre 1906, signe de l’instabilité qui caractérise bien souvent les jeunes couples, il indique à l’autorité militaire résider au 1, rue du Champs de Mars. C’est l’adresse du Café de la Renaissance et on peut donc en déduire qu’il en devient à cette date, avec son épouse, le propriétaire même si la transaction n’est formalisée que quelques jours plus tard[14]. Louis Guérin n’en a néanmoins pas fini avec ses obligations militaires puisqu’il effectue deux périodes de réserve, la première en 1907 avec le 41e RI de Rennes, la seconde en 1912 avec le 47e RI.
Est-il possible d’en savoir un peu plus sur le débit de boissons que tiennent les époux Guérin ? La presse se révèle, encore une fois, d’une aide certaine et permet une première esquisse d’histoire sociale de ce bistrot[15]. Et la première chose qui frappe c’est que jamais le nom de cet établissement n’apparaît dans la rubrique des faits divers. Loin d’être un estaminet plus ou moins louche, il s’agit manifestement d’un commerce honorable – même si les sources peuvent être trompeuses – que fréquentent peut-être quelques employés de L’Ouest-Éclair, la rue du Pré-Botté n’étant pas très éloignée. L’hypothèse mérite d’autant plus d’être posée que le Café de la Renaissance compte, au printemps 1912, parmi les donateurs des lots décernés aux participants de la Fête des fleurs, grande manifestation dans laquelle le quotidien rennais est assez largement impliqué. C’est une bouteille de Champagne qu’offre à cette occasion Louis Guérin, quand son confrère du Café de la Poste opte pour une caisse de 12 flacons d’Anjou[16]. Si l’on décide d’adopter la taxonomie d’Y. Le Brun portant sur les débits de boissons de Rennes entre 1849 et 1871, sans doute cet établissement n’est-il pas de première catégorie, c’est-à-dire fréquenté par les magistrats et les avocats – le Parlement n’est pas très loin du haut de la rue du Champ de Mars – ou les officiers. Réservons ce statut au Café de la Paix, fief des anti-dreyfusards pendant le procès, ou au Glacier, niché sous les arcades du théâtre. Mais il ne s’agit pas non plus d’un cabaret malfamé et sans doute peut-on le classer dans une bien hypothétique, et floue, deuxième catégorie[17]. En 1902, avant donc que Louis Guérin et sa femme en deviennent les propriétaires, le Café de la Renaissance est décrit comme fréquenté par de « paisibles habitués »[18]. Gageons donc qu’en ce début des années 1910 où le centre de Rennes est transformé en gigantesque chantier par les travaux de couverture de la Vilaine, ce sont plus les contremaîtres qui viennent profiter de cet établissement que les ouvriers[19].
Une photographie publiée dans L’Ouest-Éclair au début des années 1930 permet de se faire une très vague idée des lieux[20]. L’établissement, manifestement lumineux et moderne, paraît occuper le rez-de chaussée et le premier étage de cet immeuble du centre de Rennes. On devine aussi une terrasse où, selon toute vraisemblance, les consommateurs prennent plaisir à s’attabler. La banne affirme que le café dispose d’un billard mais on ne sait pas si c’est le cas à la Belle époque. C’est, à notre connaissance, la seule photo existant de ce débit de boissons. Si les Collections du Musée de Bretagne sont très riches lorsqu’on les interroge à propos du Champs de Mars, les résultats renvoient beaucoup plus à la place qu’au haut de la rue du même nom, laissant du même coup ce café dans l’ombre. Une carte postale donnant à voir cette artère débouchant sur le Parlement de Bretagne montre néanmoins qu’elle est non seulement fréquentée mais commerçante, ce qui par ricochet nous laisse entendre que les affaires doivent potentiellement être profitables pour ce couple de cafetiers[21].
Louis Guérin est d’autant plus au croisement des sphères civiles et militaires que son café est situé à relative proximité du Champ de Mars à Rennes, c’est-à-dire là même où, à la Belle époque, ont lieu toutes les prises d’armes des unités tenant garnison au sein du chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine et de la 10e région militaire. Certes, l’établissement est sans doute, de ce point de vue, moins bien placé que le Café du Champ de Mars, qui est l’angle de la rue du même nom et de la rue d’Isly. Mais donnant sur les quais et la place de la République, le Café de la Renaissance bénéficie d’une situation sans doute plus centrale, et donc performante sur le plan commercial. Pour autant, il y a peut-être lieu de se demander si Louis Guérin, en tant que commerçant, n’entretient pas des relations suivies, si ce n’est avec l’institution militaire, au moins avec un certain nombre d’individus portant l’uniforme. On a dit plus haut que son débit de boissons ne relève probablement pas de la première catégorie, celle où viennent se désaltérer les officiers. Mais quid des sous-officiers, puisqu’après tout Louis Guérin est, depuis 1903, sergent du 47e RI ?
En revanche, il ne semble pas que ce commerçant soit proche des milieux athlétiques, le développement du sport étant très lié d’une part aux cafés, comme le montrent les travaux de P. Tétard à propos des supporters, mais également à l’institution militaire de manière à contourner les rigueurs de l’amateurisme qu’impose l’époque[22]. Au 47e RI, c’est le footballeur Marcel Landegren qui illustre sans doute le mieux cette réalité[23]. Jamais le Café de la Renaissance n’est associé, avant 1914, dans les colonnes de L’Ouest-Éclair à la moindre réunion de sportsmen, qu’il s’agisse de football ou de cyclisme du reste. Tel n’est en revanche plus le cas au début des années 1920 et on sait, par exemple, que l’Association sportive des Cheminots rennais y tient, au premier étage, régulièrement réunion[24]. Mais les propriétaires de débit ne sont alors plus les mêmes…
Toujours est-il que c’est au 47e RI que Louis Guérin est rappelé à l’activité du fait de la mobilisation générale. Faute d’archives du for privé, on ne sait pas trop comment se passe cette période cruciale des premiers jours de guerre[25]. Sa fiche matricule du recrutement nous indique en revanche que c’est le 20 août 1914 qu’il arrive au dépôt, à Saint-Malo, ce qui est assez logique quand on veut bien se rappeler que nous sommes en présence d’un fantassin de la classe 1900, à presque un mois de son 34e anniversaire. Louis Guérin compte-t-il parmi les soldats passés entre les mains du capitaine Pierre Herambourg pour une rapide période de ré-instruction ? Il est impossible de le déterminer mais il est en revanche assez certain que le tenancier de café continue de faire bonne impression. Le 11 septembre 1914, il est ainsi nommé adjudant, ce qui paraît témoigner d’un manque de cadres de contact au dépôt, puis est envoyé dans la zone des armées, sous l’uniforme du 47e RI et non d’une unité de la réserve ou de la territoriale, le 13 octobre 1914. C’est le début d’une ascension qui le conduit à obtenir trois galons. Là encore, le contraste avec Joseph Morel, lui aussi envoyé dans la zone des armées le 13 octobre 1914, ne manque pas de frapper.
Louis Guérin reçoit en effet le premier galon en étant nommé, le 28 mars 1915, sous-lieutenant à titre temporaire, décision confirmée le 10 avril 1916. On n’en sait malheureusement pas beaucoup plus si ce n’est qu’on le retrouve le 1er octobre 1915 à la tête de la 6e compagnie, ce qui en creux dit les terribles pertes concédées par l’encadrement du 47e RI lors de l’offensive du 25 septembre. Pour autant il parait donner satisfaction puisqu’il apparaît le 1er juillet 1916 en tant que lieutenant, toujours dans la même affectation[26]. Sans doute s’agit-il de le confirmer dans ce poste avec un deuxième galon, grade plus conforme aux fonctions exercées. Louis Guérin est ensuite nommé capitaine à titre provisoire le 2 avril 1917. Cette promotion s’accompagne d’une citation particulièrement élogieuse à l’ordre du corps d’armée, reçue le 31 mars 1917 :
« Officier du plus grand mérite, modèle du devoir consciencieusement accompli. A fait preuve des plus belles qualités de commandement dans la mission délicate qui lui fut confiée le 20 mars 1917 lors de l’occupation du village AH. La 6e compagnie du 47e RI sous le commandement du capitaine Guérin et du sous-lieutenant Thébault a attaqué l’ennemi le 7 mai 1917 et sans prendre de repos, sans lui donner le temps de se remettre, a continué l’attaque jusqu’au 10 mai. Le 10 mai a enlevé brillamment une position ennemie fortement fortifiée et énergiquement défendue après une lutte ininterrompue de 12 heures. »
En mai 1917, il est encore distingué :
« Officier énergique et précieux qui sait communiquer à ses hommes l’ardeur qui l’anime. Déjà blessé deux fois, cité à l’ordre, s’est de nouveau distingué dans les combats de mai 1917 par son courage et son entrain enlevant avec sa compagnie plusieurs positions fortement défendues. »
Preuve que malgré le conflit Louis Guérin continue à être le produit d’identités sociales imbriquées, le combattant n’effaçant pas totalement le commerçant, cette citation fait l’objet d’un élogieux article dans L’Ouest-Éclair. Le propos rappelle que le valeureux poilu « qui habite 1, rue du Champ de Mars, à Rennes, et est propriétaire du Café de la Renaissance, n’était que sergent au début des hostilités » et déclare que « sa belle attitude au feu et ses qualités de commandement lui ont valu ses divers galons d’officier et la croix d’honneur qu’il a si bien méritée ». La citation est reproduite en des termes légèrement différents de ceux apparaissant sur la fiche matricule et s’accompagne d’un portrait qui le montre bras croisés, en uniforme bleu horizon et arborant une volumineuse moustache en guidon[27]. Pour mémoire, on rappellera que ce jour-là Louis Guérin est distingué par le quotidien breton en même temps qu’un autre officier de la 6/47e RI, Léon Thébault, futur avocat, maire, conseiller général, député et président de l’Union nationale des Combattants. Une association que, d’ailleurs, L’Ouest-Éclair contribue à asseoir dans sa zone de diffusion, tout particulièrement en Ille-et-Vilaine. On ne sait malheureusement pas si le parlementaire parvient à recruter son ancien capitaine, perpétuant ainsi dans le monde combattant une relation initiée dans les tranchées[28]. On pourrait ainsi imaginer que le Café de la Renaissance soit un des lieux où ferme l’association. Hypothèse séduisante que celle-ci mais qu’aucune archive, sous bénéfice d’inventaire, ne vient corroborer.
Toujours est-il que le 15 septembre 1917, Louis Guérin est une nouvelle fois cité à l’ordre du corps d’armée :
« Excellent commandant de compagnie, inspire à tous estime et confiance. Exerce un grand ascendant sur ses troupes qu’il sait maintenir très en main en toutes circonstances. S’est à nouveau distingué au cours de l’attaque du 9 septembre 1917 en venant spontanément en aide aux unités de premières lignes auxquelles il a prêté un concours précieux. »
Cette spectaculaire trajectoire, puisque Louis Guérin passe du grade d’adjudant à celui de capitaine en même pas trois ans, se paye toutefois au prix fort. L’officier et patron de café est en effet blessé une première fois le 10 mai 1915, lors de l’offensive d’Artois donc et non à Audigny comme la fiche matricule le stipule par erreur, par des éclats d’obus au pied droit, puis le 2 octobre 1917 à Verdun, sans que l’on en connaisse d’ailleurs exactement les circonstances[29]. On sait juste qu’il souffre d’une plaie pénétrante à l’œil droit par éclat de grenade qui serait la conséquence d’une attaque allemande sur la côte 304. Evacué, Louis Guérin revient certes au dépôt en mai 1918 mais ne sera plus jamais envoyé dans la zone des armées. Rappelons d’ailleurs que c’est à cette époque, au début de l’année 1918, qu’il a la visite d’un agent de l’administration fiscale. Les archives ne nous permettent pas de déterminer l’état de santé qui est alors le sien. Mais sa fiche matricule laisse entendre qu’il a quasiment perdu la vision de son œil droit, celle-ci étant « réduite à la perception lumineuse » et qu’il souffre également de sérieux problèmes d’auditions. Autant de pathologies qui semblent assez handicapantes pour un tenancier d’établissement de boissons… et qui l’amènent d’ailleurs à être pensionné à 60 puis 80%. Cette deuxième blessure conduit par ailleurs Louis Guérin à être une nouvelle fois cité, le 21 octobre 1917 et cette fois à l’ordre de l’armée : « A été grièvement blessé au cours de l’attaque allemande du 2 octobre 1917 en allant reconnaître sous un violent bombardement une position où l’ennemi avait pénétré, n’ayant pas voulu être évacué avant d’avoir appris que notre situation était intégralement rétablie »[30].
Le dossier de contribution sur les bénéfices exceptionnels de guerre conservé aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine est pour nous d’un grand intérêt. Non seulement il nous permet de remonter le fil du parcours militaire de cet individu mais elle montre que la vie professionnelle civile ne disparaît pas sous les galons d’officier. Certes, le rapport de l’agent de l’administration fiscale nous indique Louis Guérin confie à sa femme « la tenue de son commerce », puisqu’il ne peut à l’évidence pas être en même temps au front et à Rennes. Pour autant, à lire ce document, il ressort que c’est bien lui qui, à distance, continue de prendre les grandes décisions stratégiques, comme par exemple l’établissement de la politique tarifaire. À la manière d’un C. Prochasson décrivant une « agriculture de Papier », ce tenancier de débit de boissons serait un bon exemple de gestion à distance[31]. De quoi inviter à nuancer, s’il en fallait, l’idée d’une Grande Guerre émancipatrice pour les femmes puisqu’ici, pour ce que l’on peut percevoir de ce couple de commerçants, c’est bien la perpétuation des rôles sociaux qui semble prévaloir. « Tenir » un café n’est en effet pas le diriger. La différence lexicale pourra paraître anecdotique, elle n’en est pas moins substantielle.
Un exemple tel que celui de Louis Guérin vient rappeler combien sont imbriqués, tout comme les identités sociales sont combinées chez un seul et même acteur, les régimes de citoyenneté. À la défense de la patrie en armes répond ici la fiscalité. Pour le dire autrement, l’impôt en espèces sonnantes et trébuchantes rejoint celui potentiellement du sang versé sur le champ de bataille. Non seulement le second n’exonère pas du premier mais on imagine sans peine que certains agents de l’administration des contributions puissent être reçus de manière assez fraîche par certains combattants en permission ou en convalescence. Tel ne semble pas le cas ici, réalité qu’on ne sait attribuer au caractère de Louis Guérin ou à un ethos de l’officier – ce qui suppose une bonne dose de placidité et de sang-froid – ayant le pris le dessus. Toujours est-il que l’efficacité de la fabrique du consentement à l’État se donne ici pleinement à voir[32].
Bien entendu, il faut sans doute se garder de forcer le trait, ce qui reviendrait à se méprendre quant à l’agentivité des acteurs et, en l’occurrence, à leur aptitude à préserver leurs intérêts. Pour le dire de manière plus explicite, rien ne permet de garantir que le dossier des contributions reflète exactement le volume d’activité de l’établissement de Louis Guérin. Pour autant, on précisera que cette même série 2Pb des Archives départementales d’Ille-et-Vilaine contient quelques cas de débits de boissons situés aux alentours de la gare de Rennes et dont le chiffre d’affaires semble lui, passablement profiter de la Grande Guerre et des mouvements de troupes qui induisent une hausse considérable du passage. D’ailleurs, c’est sans doute à ce moment-là qu’il convient de se rappeler qu’il n’est dans le dossier de Louis Guérin plus question en 1918 des deux employées figurant pourtant sur le recensement de 1911.
En 2017 j’écrivais que c’est sur le Champ de Mars, devenu en 1970 place du général de Gaulle, que se déroulent dans les années 1920 les imposantes commémorations du 11 novembre. J’étais alors à peu près certain que Louis Guérin était aux premières loges, tant en tant que garçon de café qu’ancien capitaine d’infanterie. J’ajoutais même : « peut-être que son passé d’ancien combattant, d’officier ayant commandé au front, et de surcroît dans l’infanterie de ligne, lui apporte ce surcroît de prestige qui pousse certains clients – on pense tout particulièrement aux anciens poilus – à aller dans son établissement plutôt qu’un autre ? ». C’était faire fausse route puisque L’Ouest-Éclair nous permet d’apprendre, dans un entrefilet du 2 octobre 1919 renvoyant à la coupure de presse du dossier conservé aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, que « Monsieur Guérin, ancien propriétaire du Café de la Renaissance, à Rennes, vient de se rendre acquéreur du Grand Café des Voyageurs, place Châteaubriand, à Saint-Malo ; la prise de possession aura lieu le 4 octobre prochain »[33]. On se rappelle, de surcroît, que la vente de l’établissement de la rue du Champ de Mars a lieu le 16 juillet 1919[34]. Ce faisant, c’est une trajectoire économique et sociale extrêmement rapide qui se dévoile, celle d’un couple qui en conjuguant revenus civils et militaires parvient à acheter une affaire à Saint-Malo à une époque où le contexte est semble-t-il porteur, malgré une « entrée en paix » que l’on sait difficile à négocier[35]. L’économie touristique sur la Côte d’Émeraude souffre grandement du conflit et si la conjoncture en 1918 n’est pas aussi catastrophique qu’en 1914, l’activité réduite est de nature à faire fondre comme neige au soleil bien des trésoreries. D’ailleurs, sur les communes de Saint-Malo, Paramé et Saint-Servan, et même si hôtels et restaurants semblent mieux s’en sortir, très rares sont les débits de boissons imposés en 1918 sur les bénéfices exceptionnels de guerre[36]. De son côté, le commerçant rennais ne souffre probablement pas trop du contexte. Certes, les affaires de son entreprise ne semblent pas être particulièrement florissantes, conflit oblige, mais ses revenus sont sans doute substantiellement en hausse du fait de cette solde de capitaine[37]. Tout porte donc à croire que Louis Guérin et sa femme prennent très rapidement la décision de vendre leur commerce, peut-être même avant l’Armistice, et d’acheter à Saint-Malo, flairant une bonne affaire et ayant les moyens de réaliser cet investissement. En d’autres termes, dans le cas présent, la carrière militaire permet non seulement une élévation du statut social mais une augmentation des possibilités économiques.
Il n’en demeure pas moins que l’interrogation formulée en 2017 demeure d’actualité : l’expérience des tranchées peut-elle être utilisée à la manière d’un argument publicitaire ? Le choix de Louis Guérin de vendre son établissement rennais pour s’établir sur la Côte d’Émeraude a-t-il quelque chose à voir avec la garnison de l’unité dont il porte l’uniforme pendant toute la Grande Guerre ? Autrement dit a-t-il mis en avant ses états de services pendant la Grande Guerre pour séduire la clientèle, locale mais aussi celle venue en villégiature à Saint-Malo ? Aucune réponse ne peut pour l’heure être apportée ce d’autant plus que plusieurs éléments peuvent conduire à cette décision. L’ancien officier du 47e RI a peut-être aussi souhaité retrouver la ville où ses parents sont établis avant la guerre et où lui-même vit avant d’effectuer son service militaire puis de s’établir à Rennes ? Mais on peut néanmoins préciser que sa fiche matricule de recrutement fait état d’une demande de carte du combattant effectuée en novembre 1929[38]. Le Musée de Bretagne conserve une carte postale de la terrasse du Grand café des Voyageurs datant de la Belle époque. Noire de monde, celle-ci est peuplée de villégiateurs reconnaissables à leurs canotiers et toilettes soignées. Mais en regardant bien le cliché, on repère à droite une table où sont aisément identifiables trois uniformes, sans que l’on puisse en dire plus à propos de ces individus dont tout porte néanmoins à croire qu’ils pourraient être des officiers du 47e RI… Faut-il dès lors en déduire qu’il s’agit d’une adresse régulièrement fréquentée par les officiers de la garnison ? Que Louis Guérin lui-même y a ses habitudes et que l’idée de racheter cet établissement germe bien avant l’automne 1919 ? Toujours est-il que le 47e RI compte parmi les unités dissoutes au début des années 1920, la réalité des finances de l’État ayant raison de nombreux corps de troupes.
[1] À ce propos et pour de plus amples développements on se permettra de renvoyer à Cochet, François et Le Gall, Erwan (préface de Prost, Antoine), Petit guide pour mener votre propre enquête et retrouver votre ancêtre poilu, Paris, Editions Pierre de Taillac, 2022.
[2] Ce billet est une reprise, revue et augmentée, d’un texte publié en 2017 dans le cadre du colloque international organisé avec Piegais, Gwendal et Rezsöhazy, Élise, Au cœur de la Grande Guerre. L’individu au croisement du civil et du militaire, Mons Memorial Museum (Belgique), 26-28 octobre 2017.
[3] Touchelay, Béatrice, « Taxer les bénéfices de guerre, ou confisquer les profits illicites, deux légitimités distinctes », in Degos, Jean-Guy et Trebucq, Stéphane (dir.), L’Entreprise, le chiffre et le droit. Itinéraires parallèles, itinéraires croisés, Bordeaux, CRCCI/IAE-Univ. Bordeaux IV, 2005, p. 367-383. Voir aussi, plus récent, Zannnis, Etienne, « La Contribution extraordinaire sur les bénéfices de guerre, une source pour appréhender l’inflation », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2017-3, n°267, p. 123-134.
[4] Arch. dép. 1&V : 2 Pb 19, dossier Louis Guérin.
[5] « Avis de cession », Le Nouvelliste de Bretagne, 19e année, n°201, 20 juillet 1919, p. 4.
[6] Le Nouvelliste de Bretagne, 19e année, n°199, 18 juillet 1919, p. 4 permet de dater la transaction au 16 juillet 1919. L’acte est conclu chez un notaire d’Acigné.
[7] « Promesses de mariage », L’Ouest-Éclair, 7e année, n°3050, 16 juillet 1905, p. 2.
[8] Arch. mun. Rennes : 1 F 102, Recensement de 1911, liste nominative (canton sud-est : ville et banlieue), vue 36.
[9] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35303 502, acte n°39.
[10] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35341 374, acte n°61. Cette archive fait aussi état du mariage avec Louis Guérin contracté à Fougères.
[11]Arch. dép. I&V : 10 NUM 35115 3, acte n°146. Le Guennec, Manon, « Itinéraire du professeur du lycée de Rennes Armand Rébillon à travers son dossier de carrière », Bulletin et mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine, T. 124, 2020, p. 283.
[12] Arch. dép. I&V : 1 R 1918.1793.
[13] Arch. dép. I&V : 10 NUM 35115 3, acte n°146.
[14] « Avis de cession », L’Ouest-Éclair, 8e année, n°2893, 12 décembre 1906, p. 6
[15] Signalons à ce propos Bihl, Laurent, Une Histoire populaire des bistrots, Paris, Nouveau monde éditions, 2026, ouvrage non paru au moment où sont rédigées ces lignes.
[16] « Vers la Fête des Fleurs », L’Ouest-Éclair, 13e année, n°4 897, 25 mai 1912, p. 3.
[17] Le Brun, Yvonne, « Les Cafés, cabarets et auberges à Rennes de 1849 à 1871 », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n°85-4, 1978, p. 596-616.
[18] « Rennes la nuit », L’Ouest-Éclair, 37e année, n°13822, 4 février 1902, p. 4.
[19] Collections Musée de Bretagne : 956.0002.1073.
[20] « Le Grand Rallye-Promenade de l’Inconnu », L’Ouest-Éclair, 4e année, n°903, 10 septembre 1934, p. 5.
[21] Collections Musée de Bretagne : 970.0049.78.2.
[22] Tétart, Philippe (dir.), Côté tribunes. Les supporters en France de la Belle Époque aux années 1930, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.
[23] Le Gall, Erwan, « Marcel Landegren : infanterie et football de haut niveau », Revue historique des armées, n°314, 2024-3, p. 47-58.
[24] « Comités et clubs », L’Ouest-Éclair, 24e année, n°7734, 7 décembre 1922, p. 6.
[25] Pour un éclairage récent on pourra se fier à Duine, François (édition critique et commenté par Le Gall, Erwan), Lettres et notes du temps de la Grande Guerre, Pabu, À l’Ombre des mots, 2023. Le classique Joret, Eric et Lagadec, Yann (dir), Hommes et femmes d’Ille-et-Vilaine dans la Grande Guerre, Rennes, Conseil général d’Ille-et-Vilaine, 2014 est bien évidemment toujours hautement recommandable.
[26] SHD-DAT : 26 N 636/7, JMO 47e RI, 1er octobre 1915 et 1er juillet 1916.
[27] « Trois belles citations », L’Ouest-Éclair, 17e année, n°6487, 21 juillet 1917, p. 3.
[28] Le journal publié par la section d’Ille-et-Vilaine de l’UNC ne permet néanmoins pas de retrouver sa trace.
[29] SHD-DAT : 26 N 636/9, JMO 47e RI, 2 octobre 1917.
[30] Arch. dép. I&V : 1 R 1918.1793.
[31] Prochasson, Christophe, 14-18 Retours d’expériences, Paris, Tallandier, 2008, p. 220-223.
[32] Pour nourrir la réflexion voir l’excellent Graber, Frédéric, L’Affichage administratif au XIXe siècle. Former le consentement, Paris, Editions de la Sorbonne, 2023.
[33] L’Ouest-Éclair, 21e année, n°4225, 2 octobre 1919, p. 4.
[34] Le Nouvelliste de Bretagne, 19e année, n°199, 18 juillet 1919, p. 4.
[35] Pour de plus amples développements je me permets de renvoyer à Le Gall, Erwan, 1918-1926 : Entrer en paix. Sortir de la Grande Guerre en pays de Montfort [Catalogue réalisé dans le cadre de l’exposition éponyme présentée du 12 juillet au 14 décembre 2018 en l’hôtel de Montfort Communauté], Montfort-sur-Meu, Montfort Communauté, 2018.
[36] Pour de plus amples développements je me permets de renvoyer à Le Gall, Erwan, « S’accommoder de la Grande Guerre ? Quelques réflexions à propos du tourisme à Saint-Malo en 1914-1918 », in Evanno, Yves-Marie et Vincent, Johan (dir.), Tourisme et Grande Guerre. Voyage(s) sur un front historique méconnu (1914-2019), Ploemeur, Éditions CODEX, 2019, p. 155-168.
[37] Sur ces questions, voir la thèse en cours de Romain Carlier.
[38] Arch. dép. I&V : 1 R 1918.1793.
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Erwan Le Gall (25 août 2026). Officier et garçon de café. Ar Brezel. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ot8
