La guerre d’Algérie, locale et globale

Remarquablement construite et composée à partir d’impressionnants dépouillements d’archives, la synthèse qu’Y. Gourhand et H. Routhiau consacrent à la guerre d’Algérie en Loire-Atlantique est un ouvrage qu’il faut impérativement connaître[1]. Jouant parfaitement des échelles d’analyse, avec l’intention (réussie) de dépouiller local tout en pensant global (p. 16), sans négliger quelques pas de côté afin de dresser d’utiles comparaisons, les auteurs livrent une enquête d’autant plus précieuse qu’elle rappelle combien cette séquence 1954-1962 renvoie à une période charnière. En effet, il serait à première vue tentant de reléguer ce département dans un espace de faible intensité de la guerre d’Algérie du fait, notamment, d’une présence « nord-africaine » de faible ampleur mais également de contestations du conflit qui n’ont pas la vigueur que l’on peut observer, par exemple, en région parisienne. Or Y. Gourhand et H. Routhiau montrent avec cet ouvrage que la « guerre sans nom » est bel et bien un événement, en ce qu’elle définit un avant et un après, et s’accompagne de bouleversements majeurs[2].

Plus encore, les deux historiens mettent en lumière toute la complexité d’une période qui révèle bien des ambiguïtés, notamment dans les syndicats, que l’on sait solidement implantés le long de l’estuaire de la Loire. Alors que le syndicalisme chrétien tend à s’y « gauchiser » (p. 34), la CGT est dans une approche flottante, indexée au Parti communiste et militant pour la paix mais sans pour autant se prononcer de manière précoce et explicite pour l’indépendance (p. 61), tandis que la tendance majoritaire à FO est plutôt favorable à l’Algérie française, malgré l’activisme d’Alexandre Hébert (p. 58). Le tableau est d’autant plus complexe que, ponctuellement, les sections peuvent s’accorder et faire montre d’une capacité d’unité d’action en dépit des positions confédérales (p. 64).

Tract. Collection Musée de Brfetagne : 974.0006.203.
Tract. Collection Musée de Brfetagne : 974.0006.203.

Le champ partisan n’est guère moins paisible et les auteurs notent que la gauche en Loire-Atlantique est « tiraillée » (p. 137). On sait en effet combien le « national-molletisme » et l’intensification de la répression au lendemain de la Toussaint rouge colle longtemps aux basques des socialistes… et de François Mitterrand[3]. Si la fédération SFIO de Loire-Atlantique reste « durant toute cette période de grandes incertitudes » fidèle à Guy Mollet (p. 151), il n’en demeure pas moins que les forces de la recomposition agissent, ce que permet de percevoir le parcours issu du catholicisme de Bernard Lambert, figure évoluant de la démocratie chrétienne au PSU (p. 153 et suivantes). On mesure là l’intérêt d’une démarche au plus proche du terrain, méthode permettant de mesurer précisément les conséquences de la mort d’Anne-Claude Godeau à Charonne (p. 132 et suivantes). L’attention portée à quelques avocats particulièrement engagés au cours de la période est de même du plus grand intérêt.

Il n’en demeure pas moins qu’on ne manque pas d’être étonné par les répercussions du conflit algérien sur les mondes politiques et syndicaux en Loire-Atlantique¸ département ou la présence de « nord-africains » est, encore une fois, limitée. Cette faible présence démographique s’ancre dans une histoire ancienne, celle d’une main d’œuvre ouvrière venant de Brière ou de haute-Bretagne (p. 173). En 1954, ce sont ainsi 425 « Français musulmans d’Algérie » qui sont recensés en Loire-Atlantique, principalement dans les régions nantaises et nazairiennes (p. 176-177). Dans le chef-lieu du département, ils logent notamment dans le quartier d’autant plus insalubre du Marchix que ces murs peinent à se remettre des bombardements de la Seconde Guerre mondiale (p. 185). Mais la crainte d’une submersion par une « ethnie nord-africaine » perçue comme « inassimilable » à tous points de vue à « l’ethnie française » est déjà bien présente… (p. 175).

Ces faibles effectifs expliquent très certainement que le département ne soit pas conçu comme un terrain de lutte prioritaire par les nationalistes (p. 193). Il n’en demeure pas moins que la guerre entre MNA et FLN est réelle (p. 239), même si le prisme des sources policières s’avère – comme souvent du reste – très déformant (p. 197). Épargné par l’ouverture, au moyen d’une vaste série d’attentats, du « second front » en métropole, la Loire-Atlantique n’en est pas moins le théâtre d’une surveillance accrue de ces Français musulmans d’Algérie (p. 204), notamment autour de certains cafés jugés éminemment suspects : tel est par exemple le cas du Bon Couscous, rue de l’Emery, à Nantes (p. 211). Dans le cinquième chapitre de l’ouvrage, Y. Gourhand et H. Routhiau montrent que la répression n’est pas que policière mais aussi administrative et judiciaire. Doté d’une Brigade nord-africaine installée à Nantes au sein de la sûreté urbaine (p. 221), la Loire-Atlantique se retrouve en réalité résumée à quelques points de surveillance où se regroupent souvent les Algériens : dans le chef-lieu du département le centre-ville et le quai de la Fosse, Chantenay, le Marchix ou encore la gare (p. 230). À Saint-Nazaire, on peut mentionner la Ville-Halluard (p. 237). Non seulement cette géographie resserrée n’est pas synonyme d’une moindre intensité mais elle permet, au contraire, de lancer plus facilement des opérations d’ampleur, comme le 22 novembre 1957 où 113 policiers contrôlent 178 Nord-Africains (p. 234).

Carte postale. Collection Musée de Bretagne : 972.0018.386.
Carte postale. Collection Musée de Bretagne : 972.0018.386.

En optant pour une approche multiscalaire s’autorisant une grande finesse de grain, les deux auteurs perçoivent toute la subtilité de la chronologie et des trajectoires individuelles. Ainsi, si le Comité pour la paix en Algérie fondé à la suite du « complot de mai 1958 » compte quelques 150 militants au moment de sa création, les effectifs s’érodent vite pour ne regrouper « plus que… trente volontaires quelques semaines plus tard » (p. 101). 1958 fait à cet égard figure de tournant puisque la population d’Algériens en Loire-Atlantique commence à baisser à partir de ce moment « du fait d’un chômage persistant dans le secteur du BTP, aggravé par un rejet de main d’œuvre algérienne, seuls les plus qualifiés se maintenant dans l’emploi » (p. 179). De même, l’intensité de la répression judiciaire et extra-judiciaire n’empêche pas que des liens se nouent et des solidarités se tissent à l’égard des Algériens. Dans le cadre des communistes, les auteurs soulignent le contraste entre ces engagements humanitaires individuels « et le silence du parti qui attendra quasiment 1958 pour s’engager » (p. 288). Ce faisant, c’est bien la multiplicité des grilles de lectures par les contemporains qui se révèlent : il y a certes la logique de décolonisation et de revendication nationale mais aussi le primat de l’agenda politique intérieur, sous-entendu métropolitain. Sans oublier enfin ce contexte de guerre froide qui conduit les Renseignements généraux à assimiler tout soutien aux Algériens à une menée communiste (p. 298). C’est dire donc si la méthode employée par les deux auteurs avec cet ouvrage permet d’aboutir à des résultats pour le moins substantiels.

Pour autant, on nous permettra de regretter qu’Y. Gourhand et H. Routhiau aient une approche qui soit essentiellement politique des ruptures induites par la période 1954-1962. Là n’est pas minorer l’intérêt de leur travail – bien au contraire même – mais juste rappeler qu’une enquête, aussi sérieuse et approfondie soit-elle, ne peut être « définitive » et prétendre embrasser toutes les focales. Combien de fois ne lit-on pas des recensions de volumes, y compris dans les plus prestigieuses revues spécialisées, qui se résument en réalité à de simples notes de lecture déroulant, chapitre par chapitre, le plan de l’ouvrage dont il est rendu compte ? Mon ambition est ici autre : en m’appuyant sur le remarquable travail des deux auteurs, je souhaite suggérer quelques pistes en partant du constat que leur enquête ne fait quasiment pas cas du volet strictement militaire du conflit. Si le volume traite bien de « l’expérience combattante » des appelés (chapitre 7 : « une jeunesse sous les drapeaux), c’est pour l’essentiel par le biais de témoignages et donc par le prisme du vécu individuel. Bien entendu, en termes d’anthropologie historique du fait guerrier, une telle approche est très pertinente. Elle est d’ailleurs en vogue depuis plusieurs décennies dans ce qu’il convient désormais d’appeler les War Studies. Il n’en demeure pas moins que cette manière de voir a aussi pour inconvénient de largement passer sous silence la dimension strictement militaire de cet engagement, comme si servir dans l’infanterie, dans l’artillerie ou le génie était égal. En tant qu’institution, l’armée se retrouve de manière assez paradoxale absente de ce panorama. Pour le résumer à la hussarde, c’est comme si on faisait de l’histoire religieuse sans en passer par l’Église ou de l’histoire politique qui ferait fi des partis : la démarche peut être stimulante mais n’est néanmoins pas sans limites. Aussi manque-t-on encore d’une enquête déterminant précisément les unités dans lesquelles sont affectés les appelés de Loire-Inférieure lors de la guerre d’Algérie, travail partant des archives du recrutement de la 3e région militaire dans le sillage de ce qu’ont pu produire J. Halais ou encore S. Chatillon pour la séquence 1914-1918[4]. Pour le dire autrement, l’histoire militaire de ce département lors de la période 1954-1962 reste à écrire.

L’approche régimentaire nous semble ici d’autant plus stimulante que l’on sait le long chemin pour la reconnaissance de cette « génération du feu », processus qui passe par le service dans une unité considérée comme combattante pour pouvoir prétendre à la carte éponyme, à partir du moment où Valéry Giscard d’Estaing en autorise la délivrance, à la fin de l’année 1974. Or, le fait est que malgré l’ampleur des dépouillements accomplis, Y. Gourhand et H. Routhiau ne disent presque rien des anciens combattants et notamment d’une association comme la FNACA, pourtant bien implantée dans le département. Présente en Loire-Atlantique depuis 1961, l’association croit rapidement et se structure tout en devant manifestement beaucoup au militantisme du costarmoricain Serge Cossuerel[5]. De même, harkis et rapatriés passent très largement sous le radar de ces pages. C’est dire donc s’il reste encore de la marge pour produire une enquête interrogeant, entre difficile reconnaissance et crises de mémoires, le long et délicat processus de sortie de guerre d’Algérie. M. André a d’ailleurs montré combien une telle approche se révèle fructueuse dans une perspective rendant au local toute son importance[6].

Lors d'une réunion de la FNACA, dans un lieu non-identifié mais vraisemblablement en 1978. Cliché Roger Gouriou. Collections Musée de Bretagne : 986.0001.14606.
Lors d’une réunion de la FNACA, dans un lieu non-identifié mais vraisemblablement en 1978. Cliché Roger Gouriou. Collections Musée de Bretagne : 986.0001.14606.

L’enjeu est non seulement de taille mais se situe probablement au moins à un double niveau. En premier lieu, rappelons qu’il ne suffit pas d’ériger la guerre d’Algérie en moment clef du fléchissement du régime spécifique de citoyenneté qu’est le port de l’uniforme. Y. Gourhand et H. Routhiau livrent d’ailleurs quelques pages du plus grand intérêt sur les refus de service armé dans les jours qui suivent le 19 mars 1962 (p. 349 et suivantes). Encore faut-il mesurer précisément les trajectoires de cette génération du feu par rapport à l’institution militaire, ce qui passe aussi par une analyse au spectre fin du monde combattant, pour pouvoir la comparer à cette génération d’après plus distante vis-à-vis de la caserne, quand elle ne lui est pas franchement hostile. En second lieu, il importe de mesurer le poids politique de cette génération du feu, et notamment des militants de la FNACA dont on sait l’ancrage à gauche. Or, dans la ligne de mire des municipales de 1977 puis de la présidentielle de 1981, sans doute y aurait-il un certain intérêt à analyser les répercussions de ce conflit trop longtemps sans nom à la lumière des réseaux partisans – et notamment socialistes dans le sillage des travaux doctoraux de F. Prigent – et syndicaux. C’est dire donc s’il y a encore beaucoup à apprendre sur cette guerre d’Algérie, ce qui ne pourra pas se faire sans en passer par la lecture du livre d’ Y. Gourhand et H. Routhiau.


[1] Gourhand, Yvon et Routhiau, Henri (préface de Thénault, Sylvie), La Guerre d’Algérie en Loire-Atlantique (1954-1962), Paris, Éditions Syllepse, 2026. Afin de ne pas surcharger inutilement l’appareil critique, les références à cet ouvrage seront dorénavant indiquées dans le corps de texte, entre parenthèses.

[2] Farge, Arlette, « Penser et définir l’événement en histoire, Approche des situations et des acteurs sociaux », Terrain, n°38, 2002, p. 69-78.

[3] En attendant la publication des actes du colloque François Mitterrand et les anciens combattants, voir Castagnez, Noëlline, Quand les socialistes français se souviennent de leurs guerres. Mémoire et identité (1944-1995), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021.

[4] Halais, Jérémie, Des Normands sous l’uniforme 1899-1919. De la caserne à la Grande Guerre, Bayeux, OREP éditions, 2018 ; Chatillon, Sébastien, Les Poilus de Haute-Savoie. Conscription, mobilisation, réinsertion sociale, 1889-1939, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2020.

[5] « Historique de la FNACA », L’Ancien d’Algérie, n°128, juin 1975, p. 4.

[6] André, Marc, « La Guerre d’Algérie en France (1955-2024). Quels droits à réparation pour les victimes d’une guerre sans nom ? », Annales. Histoire. Sciences sociales, 80e année, 2025-4, p. 697-732.

Erwan Le Gall
Erwan Le Gall
Docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au CRBC (EA 4451/UMS 3554), je m'intéresse à l'histoire du fait militaire et… Lire la suite

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Erwan Le Gall (26 juin 2026). La guerre d’Algérie, locale et globale. Ar Brezel. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gyh


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